Le Temps: L’économie américaine croît depuis six trimestres, sans aucune amélioration sur le marché du travail. Sommes-nous à nouveau confrontés à une reprise sans création d’emploi?

Yves Flückiger: L’horizon économique est loin d’être entièrement dégagé. De nombreuses incertitudes pèsent encore sur l’avenir conjoncturel dans le monde occidental. Le passage de crise a été atténué par une politique de nature keynésienne. Elle a contribué à soutenir l’activité économique au moment le plus critique mais il ne faudrait pas en interrompre l’action trop rapidement. Les entreprises sont encore prudentes dans leur politique d’embauche, car beaucoup d’entre elles craignent un nouveau ralentissement.

– Et les programmes de restrictions budgétaires vont encore amplifier ce phénomène…

– C’est le grand débat actuellement entre les partisans de la nécessité à tout prix de réduire les déficits publics et ceux qui préconisent d’attendre, estimant que ce serait contre-productif et que cela pourrait faire replonger l’économie mondiale. Je suis d’avis que la reprise n’est pas suffisamment solide pour la mettre inutilement en danger. Le nouveau plan américain de 50 milliards de dollars annoncé par le président Obama est de ce point de vue une très bonne nouvelle.

– Concrètement, pourquoi les entreprises engagent-elles si peu de personnel?

– Pour trois raisons. D’abord, comme évoqué, les perspectives conjoncturelles ne sont pas assez encourageantes pour réengager du personnel. Ensuite, dans les pays où les modulations d’effectifs sont relativement coûteuses, les décisions d’embauche s’en trouvent retardées. Enfin, dans les économies à forte valeur ajoutée, on constate dorénavant une création de richesse importante mais qui n’a plus le même impact sur le marché du travail qu’auparavant. Compte tenu de ce rapport entre créations de valeur ajoutée et emploi, l’effet de levier est moins important que dans des économies encore en développement.

– Quelle analyse faites-vous de la Suisses, où le taux de chômage ne cesse de refluer depuis son pic de 4,5% en janvier, contre 3,6% en août?

– La situation y est très paradoxale. Certaines entreprises font déjà part d’un manque de personnel qualifié, alors que le taux de chômage est encore loin d’avoir atteint toute sa décrue. Mais revenons un peu en arrière. Le recours massif aux réductions de l’horaire de travail (RHT) durant la dernière récession a permis de sauver de nombreux emplois.

– Vraiment?

– Non seulement des emplois ont été conservés, mais surtout de nombreuses personnes ont été maintenues en emploi. A mon avis, l’impact très positif de cette politique de chômage partiel a été sous-estimé dans notre pays. Ce d’autant plus que ce système, associé à des progressions réelles des salaires, a permis de maintenir le niveau de la consommation domestique. Au final, la Suisse s’en est nettement mieux sortie que les autres nations. D’où une amélioration plus rapide de l’emploi.

– Le décalage entre reprise économique et amélioration sur le marché du travail n’est-il pas en train de se prolonger?

– Dans les nations où les coûts fixes d’emploi sont élevés, cela semble en effet être le cas. La période de latence y devient plus longue. Auparavant, on pouvait escompter les premiers signaux positifs entre trois et six mois. Désormais, ce serait plutôt de l’ordre de six à neuf mois. Tel n’est pas le cas en Suisse, pays caractérisé par un marché du travail flexible.

– La récente crise a-t-elle changé structurellement le marché du travail?

– Pas vraiment. Si ce n’est que l’impact psychologique de la récession risque d’avoir de profondes répercussions. Elle a fortement changé les perceptions, accentuant les peurs sur les perspectives à moyen et long terme. Jusqu’à quel niveau le chômage peut-il redescendre?

Dans le contexte actuel, il pourrait atteindre des taux proches du socle incompressible, donc aux alentours de 2,8%. Mais tout dépendra de l’évolution du franc, qui risque de fortement handicaper les exportations et, dans un deuxième temps, la propension des sociétés à étoffer leurs effectifs.

– Le seuil incompressible du taux de chômage en Suisse va-t-il grimper, comme on le dit lors de chaque sortie de crise?

– Les données statistiques ont clairement démontré que sur la période 1974-1996, le taux de chômage structurel augmentait au sortir de chaque crise, de l’ordre de 0,2 point de pourcentage. Suite à la révision de la loi sur l’assurance chômage en 1996 et grâce aux mesures actives qu’elle a introduites, ce seuil incompressible a pu être stabilisé et a même diminué de 0,2 point de pourcentage. En résumé, il a été possible d’améliorer le fonctionnement du marché du travail en agissant sur les qualifications des chômeurs et en incitant les entreprises à embaucher des personnes au chômage.

– Mais le chômage conjoncturel peut rapidement se muer en structurel…

– En effet, c’est d’ailleurs le principal risque de la situation actuelle. Lorsqu’une personne est licenciée pour des raisons économiques et qu’elle reste sans emploi sur une période supérieure à douze mois, sa situation, qui était au départ purement conjoncturelle, risque de se muer en chômage structurel. Ce d’autant plus que les entreprises préféreront parfois donner leur chance à des jeunes qui sortent de formation avec des prétentions salariales moins élevées. Enfin, la reprise peut se concrétiser dans des secteurs qui ne correspondent pas aux qualifications des personnes au chômage. Dans ce cas-là, le chômage conjoncturel se mue donc en structurel, avec des problèmes de réinsertion.

– Il existe aussi une forme de stigmatisation du chômeur de longue durée…

– Malheureusement, oui. Plus la période au chômage dure, plus l’entreprise hésite à engager les personnes concernées. Ce n’est même plus une question d’inadéquation de la qualification, mais un véritable problème de stigmatisation et d’exclusion durable du marché du travail. Ce phénomène explique d’ailleurs pourquoi le niveau moyen des salaires peut progresser simultanément à une hausse du chômage.

– Le chômage incompressible est-il toujours lié à des problèmes structurels?

– Non. Il est dû aussi au chômage frictionnel, qui se monte à ­environ 1%. Ce dernier apparaît lorsque, sur un marché ­particulier, comme l’hôtellerie ou la restauration, les employeurs déclarent des places vacantes alors que l’on enregistre, au même moment, des chômeurs dans ce secteur. Des personnes décident de repousser leur embauche, étant persuadées qu’elles pourront trouver un meilleur employé un peu plus tard. C’est toutefois un chômage de courte durée par opposition au chômage structurel. Il n’est donc pas dramatique. Il est plutôt l’expression du dynamisme du marché de l’emploi et s’observe surtout en milieu urbain.

– Pour en revenir au franc, des syndicalistes estiment que son niveau actuel constitue une menace pour 35 000 emplois d’ici à une année en Suisse. Votre avis?

– C’est tout à fait réaliste. L’effet de la hausse du franc suisse devient un facteur de préoccupation, surtout que notre devise s’apprécie désormais par rapport à l’ensemble des autres monnaies.