franc suisse

«Les taux négatifs sont l’expression d’une politique monétaire insensée»

Kurt Schiltknecht, ancien chef économiste de la BNS, est très critique envers la mesure prise pour stopper l’appréciation du franc. Il pense que la banque centrale va profiter de la première occasion pour abandonner les taux négatifs

«Le reflet d’une politique insensée»

Le Temps: La semaine dernière, la Banque nationale suisse (BNS) a affirmé que les taux négatifs n’allaient pas devenir la norme. Si cette situation devait durer, quelles en seraient les conséquences?

Kurt Schiltknecht: Les taux négatifs sont une mauvaise chose. C’est une mesure qui contrevient aux principes de l’économie de marché. Les taux négatifs représentent une forme d’impôt prélevé sur les dépôts. On peut espérer que la BNS renonce aux taux négatifs dès que possible.

– Le faible niveau des taux est toutefois une tendance générale qui ne se limite pas à la Suisse. La Pologne vient par exemple de placer sur le marché plus d’un demi-milliard d’obligations en francs avec un coupon de 0% mardi. La tendance à la baisse des rendements obligataires ne constitue-t-elle pas le véritable problème, plutôt que les taux négatifs?

– Cette tendance ne concerne bien sûr pas que la Suisse. Elle est l’expression d’une politique monétaire insensée pratiquée sur le plan mondial. Le fait que des investisseurs acceptent d’acheter des titres avec un rendement négatif est aussi la conséquence de la réglementation. Celle-ci contraint certaines institutions à détenir telle ou telle catégorie de titres constituant une certaine partie de leur bilan. Et si un investisseur veut simplement garder du cash, il doit encore payer des taux négatifs de surcroît. Bref, il s’agit d’une situation artificielle. En effet, si un investisseur a des attentes positives concernant l’évolution de l’économie mondiale, il ne devrait pas accepter des taux négatifs. Vous ne confiez pas de l’argent à des tiers pour en recevoir moins ensuite!

– Avec les taux négatifs, le loyer de l’argent perd sa fonction de signal pour les investisseurs, s’inquiètent certains économistes. Est-ce un risque important?

– Oui, bien sûr. Les taux zéro ou négatifs mettent hors-jeu l’ensemble de l’économie de marché. C’est un grand danger pour l’équilibre du système. Cela conduit à des erreurs d’allocations d’actifs dans beaucoup de domaines. Si l’on observe les rendements des obligations d’Etat, la politique de rachat d’actifs poursuivie par la BCE et la Réserve fédérale américaine a, non seulement, conduit à rendre l’emprunt bon marché mais, en plus, ces titres bénéficient d’une forme garantie des banques centrales. Cela crée de nouvelles distorsions sur le marché.

– Avec quelles conséquences?

– Face aux rendements nuls ou négatifs des obligations, les investisseurs se précipitent sur les actions offrant des dividendes élevés, ce qui créée de nouvelles bulles financières qui sont, elles, susceptibles de déstabiliser à leur tour les marchés et l’économie. Dans ce cas, les banques centrales devront à nouveau intervenir. La politique monétaire extrêmement expansive menée par la Fed et la BCE provoquera à nouveau de l’instabilité. En outre, les taux très bas des emprunts n’incitent pas à réduire l’endettement des Etats. Ce problème va ressurgir lorsque les taux remonteront.

– Si la BNS abandonne les taux négatifs, procédera-t-elle d’un seul coup ou par étapes?

– Je m’attends plutôt à un retrait graduel. Toutefois, tout dépend de l’évolution de la situation. Sur le marché des devises, les choses peuvent évoluer très vite.

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