Les taux négatifs, la «nouvelle arme» anti-franc fort

Des taux négatifs peuvent-ils vraiment inciter les détenteurs de francs à aller voir ailleurs? La question demeure, mais les réponses changent. Le 18 décembre dernier, lorsque la Banque nationale suisse (BNS) décide, pour la première fois, de faire payer une «taxe» à ceux qui gardent des francs, la mesure étonne. Mais elle convainc moyennement. Au­jour­d’hui, deux mois plus tard et un taux plancher en moins, l’avis général semble avoir évolué. La BNS continue certes d’intervenir sur le marché des changes, «mais cette stratégie a ses limites, estime l’analyste d’IG Bank Laurent Bakhtiari. Car la BNS ne veut plus s’embourber dans des interventions massives.» Ainsi lui, comme d’autres, estime que les taux négatifs sont «la nouvelle arme de la BNS» pour lutter contre l’appréciation du franc. Credit Suisse nuance: «L’outil des taux a gagné en importance par rapport à la période du plancher, selon son économiste Maxime Botteron. Mais il ne va pas remplacer les achats de devises, en cas de fortes pressions haussières sur le franc. Il peut les compléter.»

Désormais, depuis un certain 15 janvier, les avoirs déposés par les banques auprès de la BNS (et qui dépassent un certain montant exonéré) sont ponctionnés d’un intérêt de –0,75%. Le taux de référence moyen, lui, se situe aussi à –0,75%. Conséquence, sur le marché des capitaux, les placements Libor jusqu’à un an se paient 0,90% (pour 3 mois), 0,79% (pour 6 mois) ou 0,68% (pour 1 année). Et ce climat, inédit depuis les années 1970, devrait perdurer. Cette semaine, Bloomberg révélait les résultats d’un sondage réalisé auprès de 28 économistes. Résultat, 22 d’entre eux estiment que les taux négatifs le seront encore plus, dans quelques mois. Un consensus s’est formé autour d’un taux de référence à –1,5%, le double de la «punition» actuelle. «Ce serait un record du monde», note Laurent Bakhtiari. Thomas Jordan, lui, ne fait rien pour calmer le jeu des pronostics. Mardi soir, le président de la BNS a confirmé que cette dernière restait présente sur le marché des changes. Il a aussi déclaré que le levier des taux négatifs n’avait pas déployé tous ses effets.

Ménager les déposants

Une chose est déjà certaine, et Thomas Jordan l’a également évoqué: il y a une limite au-delà de laquelle les taux ne pourront plus être abaissés sans entraîner des retraits massifs de billets, de la part de déposants, privés, entreprises ou institutionnels, qui perdraient de l’argent en le laissant sur leurs comptes. «Il a indiqué que cette limite n’avait pas encore été atteinte, rappelle Maxime Botteron. Cela suggère que les taux peuvent encore être baissés.»

Sur le timing, les avis sont partagés. Credit Suisse mise sur un statu quo durant au moins douze mois, parce que le franc s’est déprécié de manière assez importante après le choc de mi-janvier. La banque n’exclut toutefois pas une baisse des taux plus rapide, en cas de nouvelles pressions. Laurent Bakhtiari, de son côté, estime que la BNS pourrait devoir agir vite, voire très vite. «Personne ne saurait dire avec certitude ce qu’il va se passer avec la Grèce. Si les négociations avec Bruxelles dépassent la date butoir du 28 février, l’euro pourrait se déprécier fortement et la BNS sortir son arsenal monétaire plus tôt que prévu.»