Etre payé pour emprunter de l’argent. Cela arrive à de plus en plus d’acteurs. En particulier à la Confédération. Avec un emprunt réalisé en juin dernier, elle a pu engranger un peu plus de 9,1 millions de francs. Un pactole appelé «agio» dans le jargon.

Comment? La Suisse a émis une obligation qui arrive à maturité en 2029 avec un coupon de zéro – donc pas de versement d’un intérêt chaque année – qui a permis de récolter 308 millions. Dans un contexte de rendements négatifs, la Confédération a pu émettre une obligation dont la valeur de marché est supérieure à sa valeur dite «faciale». Concrètement, l’investisseur paye 103%, mais n’est remboursé qu’à 100%. D’où un rendement négatif pour les investisseurs, mais un gain pour la Confédération.

Les cantons et collectivités suivent

L’Administration fédérale des finances (AFF) a confirmé ce calcul. Auquel s’est ajouté un nouveau «bonus» en octobre dernier. La Confédération a alors levé 138 millions de francs avec un rendement de – 0,309%. A l’échéance de 2029 aussi, donc avec un agio de 5,2 millions. Face à ce phénomène, l’AFF estime qu'«il est important de garder une vue d’ensemble». Elle rappelle que s’il existe des cas où les intérêts sont négatifs, le gouvernement paie des intérêts positifs la plupart du temps. Dans le budget 2016, ils s’élèvent à 1,5 milliard, explique un porte-parole. Néanmoins, la Confédération profite de l’environnement actuel pour réduire cette facture en rallongeant les maturités: «En 2016, nous avons émis des obligations d’une valeur de 4,5 milliards avec une maturité moyenne de 23,5 ans et un taux de 0% d’intérêt», précise encore le porte-parole.

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La tendance à émettre des obligations qui ne rapportent rien se confirme depuis plusieurs mois. «La Banque cantonale de Zurich a été la première à émettre un emprunt à rendement négatif il y a près de deux ans», explique Catherine Reichlin, responsable de la recherche financière chez Mirabaud à Genève. Et cette année, il y a déjà eu 200 émissions obligataires – publiques et privées – à coupon zéro en francs avec un prix d’émission supérieur à leur valeur faciale.

Givaudan et Eli Lilly aussi

Car l’Etat et les collectivités publiques profitent des rendements négatifs, mais les entreprises ne s’en privent pas non plus. Fin octobre, Givaudan a levé 100 millions avec un coupon zéro et un prix de 100,06%. L’emprunt, qui échoit en 2022 et sera remboursé à 100%, lui a permis d’encaisser 60000 francs.

Le marché obligataire en francs n’est pas qu’un terrain pour entreprises et collectivités suisses. Des sociétés et entités étatiques ou semi-étatiques étrangères profitent également des taux plus bas qu’ailleurs pour se financer. Elles représentent même plus de la moitié de ce marché.

C’est ainsi que le groupe pharmaceutique américain Eli Lilly a levé 200 millions de francs avec une obligation du même genre dont la maturité est de deux ans, ce qui lui a permis d’encaisser lui aussi 600000 francs d’agios. Des banques étrangères, des émetteurs qataris, notamment, ont aussi fait le même genre d’opérations.

La question centrale reste la même: pourquoi les investisseurs achètent-ils sachant qu’ils vont perdre de l’argent s’ils détiennent l’emprunt jusqu’à sa maturité? «Les investisseurs institutionnels en sont contraints: s’ils laissent leur argent sur un compte courant, leur banque pourrait leur ponctionner des intérêts négatifs», explique Catherine Reichlin. En résumé: «L’enjeu actuel dans l’obligataire suisse n’est pas de se demander comment gagner le plus d’argent possible mais comment en perdre le moins possible.»


Nouveaux emprunts

Mardi, la Confédération a annoncé vouloir rouvrir deux emprunts, dont celui de juin proposé avec un coupon de zéro. Si la première opération avait permis d’encaisser 9,1 millions de francs en «bonus» à cause des rendements des négatifs, le résultat de celle-ci risque d’être plus modeste.

«Les rendements seront ceux du marché: en juin, l’emprunt a été émis à 103% avec un rendement de – 0,227%. Avec la remontée actuelle des rendements, celui de l’emprunt est 0,14%, ce qui correspond à un prix moyen de 98,2%», explique Catherine Reichlin. Une meilleure affaire que pour ceux qui auraient souscrit en juin et pas de perte d’argent pour ceux qui souscriraient et détiendraient l’emprunt jusqu’à sa maturité.

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Note: Dans une première version, cet article donnait l'exemple d'un agios de 600000 francs pour Givaudan. Il s'élève, pour cet emprunt, à 60000 francs, le prix étant de 100,06% et pas de 100,60% comme écrit dans la version initiale.