Les taux négatifs, un casse-tête pourles institutions de prévoyance

Placements Des experts suggèrent d’octroyer des hypothèques ou d’investir dans les infrastructures

La marge de manœuvre s’est encore réduite pour les institutions de prévoyance. Mercredi, la Banque nationale suisse (BNS) a annoncé qu’elle allait restreindre fortement les exceptions au taux d’intérêt négatif. Seuls les fonds de compensation de l’AVS, de l’AI et de l’APG y échapperont encore.

Quelles sont les conséquences des taux négatifs pour les caisses de pension, alors que les rendements obligataires des emprunts à 10 ans de la Confédération s’enfoncent toujours plus en dessous de zéro? Selon Jörg Odermatt, directeur de la société de conseil en prévoyance PensExpert basée à Lucerne, l’introduction des taux négatifs par la BNS a créé une situation complètement nouvelle: «Lorsque la prévoyance professionnelle a été créée, on a établi des directives de placement. Celles-ci prévoient, d’une part, que 70% des actifs doivent être placés en francs et, d’autre part, qu’une grande partie doit être investie en valeurs nominales, en particulier dans des obligations. Or, depuis l’intervention de la BNS, le système n’est plus adapté à l’idée d’origine du deuxième pilier», juge-t-il. Les caisses de pension peuvent, certes, tenter de compenser ce manque à gagner en investissant plus dans l’immobilier ou les actions à dividendes élevés, mais avec aussi plus de risques en corollaire. «La plupart des caisses de pension suisses disposent de réserves mais celles-ci ne sont souvent pas assez élevées pour pouvoir procéder à d’importants changements dans leur politique de placement, tout en respectant les directives de la LPP», constate-t-il. Compte tenu de ces contraintes, Jörg Odermatt évoque deux options.

D’une part, des grandes caisses de pension, par exemple celles de Zurich ou de Genève, pourraient octroyer des hypothèques aux collaborateurs travaillant pour le canton ou l’entreprise. «Les hypothèques sont des prêts libellés en francs, ce qui en ferait une catégorie de placement légitime pour remplacer, en partie, les placements en obligations en monnaie helvétique», propose-t-il. Il pense en particulier aux premières hypothèques, soit celles qui ne vont pas au-delà de 67% de la valeur du bien. Ou encore à celles, déjà existantes, qui doivent être renouvelées. Avec quels risques? Selon lui, «l’octroi direct d’hypothèques sur le marché suisse, en particulier pour financer l’achat de son propre logement, serait, en général, moins risqué pour les caisses de pension que de placer de l’argent dans des obligations d’entreprises étrangères».

Selon la NZZ am Sonntag, la caisse de pension du canton de Zurich, la BVK, s’apprête à proposer des hypothèques à des clients autres que ses assurés dans toute la Suisse. Publica, la caisse de pension de la Confédération, a aussi des projets dans le domaine immobilier, a indiqué un responsable à l’hebdomadaire.

D’autre part, les caisses de pension pourraient davantage participer au financement des infrastructures en Suisse en investissant dans des projets à long terme, comme des centres hospitaliers par exemple. Il s’agit de projets plus stables et orientés à long terme, ce qui correspond à l’horizon de placement des caisses de pension.

La Fondation institution supplétive LPP, l’organe chargé notamment de la gestion des avoirs de libre passage, cite aussi l’option du marché hypothécaire. «Nous souhaiterions volontiers octroyer des hypothèques couvertes aux clients. C’est certainement moins risqué que d’investir dans des obligations à haut rendement», indique Marco Bagutti, responsable des investissements de l’institution, qui gère environ 11 milliards de francs d’actifs, dont un tiers sous la forme de liquidités placées à moins d’un an. De plus, «contrairement aux banques qui utilisent l’argent qui leur est confié à court terme par les épargnants pour financer des hypothèques à long terme, notre institution et les caisses de pension gardent l’argent de leurs assurés à long terme», ajoute-t-il.

Que peuvent faire les caisses des liquidités à moins d’un an sans devoir perdre de l’argent? «Pratiquement rien. Au mieux, elles peuvent essayer de payer le moins de taux négatifs», résume Jörg Odermatt. «En tenant compte des frais, même les placements sur le marché monétaire ont des rendements négatifs», constate-t-il. Marco Bagutti abonde: «Certaines banques proposent des comptes à terme avec des taux d’intérêt à zéro ou légèrement au-dessus. 5 points de base, c’est le meilleur rendement que vous pouvez obtenir», relève-t-il.

Un avis partagé par Lukas Riesen, partenaire de la société de conseil PPCmetrics à Zurich. Selon lui, il existe toujours moins de possibilités d’échapper aux taux négatifs pour les caisses de pension. En effet, les banques disposent d’une exonération jusqu’à un certain montant. «Ce montant a en général déjà été entièrement épuisé par les banques privées. Cela ne sera qu’une question de temps jusqu’à ce que cela soit aussi le cas pour les banques commerciales», anticipe l’expert. «Contourner les taux négatifs deviendra toujours plus difficile pour les grands investisseurs», prévoit-il.

Retirer l’argent pour le placer dans un coffre-fort? Sceptique, Lukas Riesen observe qu’«on a beaucoup discuté de cette option depuis la mi-janvier mais rien ne s’est encore concrétisé». Selon lui, une telle approche poserait d’importants problèmes logistiques: «Mettre de l’argent dans un coffre n’est pas trop difficile. Mais ensuite, il faudrait aussi organiser les retraits et transferts.» Jörg Odermatt indique n’avoir eu aucun contact avec des caisses de pension ayant opté pour une telle solution. A la Fondation institution supplétive LPP, Marco Bagutti rappelle que la BNS pourrait aussi introduire à tout moment une taxe sur les avoirs en espèces.

Lukas Riesen estime que les taux négatifs sont certes «désagréables» mais qu’il ne faut pas en exagérer l’importance: «Les caisses de pension gardent une part en cash limitée à quelques pour-cent de leurs avoirs.» Actuellement, «le faible niveau des taux d’intérêt à long terme constitue le plus grand souci pour les institutions de prévoyance», conclut le spécialiste de PPCmetrics.

Mettre de l’argent dans un coffre n’est pas trop difficile. Mais ensuite, il faudrait aussi organiser les retraits et transferts