L’interview de Thomas Jordan

«Le taux plancher fixé par la BNS ne crée de lien ni avec la zone euro ni avec l’Union européenne»

Le président du directoire de la Banque nationale suisse répond aux critiques sur le taux plancher entre le franc et l’euro. Thomas Jordan rappelle les arguments qui poussent la banque à user de cet outil non conventionnel

Compris, accepté, salué en Suisse, le taux plancher défendu par la Banque nationale suisse (BNS) depuis le 6 septembre 2011 voit naître, ces derniers mois, plusieurs critiques à son encontre à l’échelle de la communauté financière internationale. Manipulation, lien implicite avec la zone euro, instrument fiscal, etc.: les achats de devises étrangères de la BNS et la gestion de son bilan sont traités de tous les noms.

Thomas Jordan, président de l’institution, a reçu Le Temps cette semaine à Zurich. Il a répondu à ces critiques, rappelant les arguments qui conduisent la BNS à user de cet outil non conventionnel.

 

Le Temps: La Suisse a décidé du plancher à 1,20 contre l’euro depuis plus d’un an. Est-ce qu’il va perdurer?

Thomas Jordan: La durée du maintien du cours plancher dépend de la situation internationale. Pour l’instant, c’est la réponse monétaire adéquate pour remplir notre mandat. Toute discussion portant sur un «exit» serait prématurée.

– Ne faudrait-il pas accroître sa légitimité en demandant son opinion au peuple, étant donné le lien très fort qui en résulte avec l’Union européenne?

– Notre politique monétaire ne crée ni un lien avec l’euro, ni avec la zone euro ou l’Union européenne. Il n’y a pas d’obligation à maintenir indéfiniment ce cours plancher, mais, pour l’instant, c’est un instrument de politique monétaire nécessaire pour remplir notre mandat. Nous étions dans une situation où la stabilité des prix était en danger. Nous avions baissé les taux d’intérêt à zéro et le franc s’était encore apprécié. Les conditions monétaires étaient devenues beaucoup trop restrictives, il fallait éviter un développement déflationniste en Suisse et que notre pays en subisse toutes les conséquences néfastes.

– Ernst Baltensperger, dans le livre «Der Schweizer Franken», ne critique-t-il pas une banque centrale suivant plusieurs buts, notamment l’objectif fiscal à travers les achats d’obligations d’autres Etats?

– Nous ne poursuivons pas un objectif fiscal. Nos décisions sont prises selon les priorités de politique monétaire. Dans les circonstances actuelles, il n’est plus possible de nous limiter à une action sur les taux d’intérêt, il a fallu introduire le cours plancher. Le faire prévaloir a provoqué un gonflement du bilan de la Banque nationale. Le fait que sa taille se soit accrue est une conséquence de cette politique. Que nous ayons un cours plancher vis-à-vis de l’euro ne signifie pas que la BNS rattache le franc à l’euro, ni ne fait un pas dans le sens d’une intégration à la zone euro. Ce sont deux questions totalement différentes.

– La BNS achète la dette de certains pays au détriment d’autres. Est-ce une manipulation du marché?

– Nous ne partageons pas cette opinion. La politique de la BNS exerce un impact sur le taux de change du franc face à l’euro mais nous essayons de n’avoir aucun impact sur les autres actifs financiers. Nous sommes très prudents avec nos placements pour ne pas avoir d’impact sur les écarts de taux en Europe ou sur les autres taux de change. Le terme de manipulation est totalement incorrect. Nous pratiquons une politique légitime. Chaque banque centrale est responsable des conditions monétaires dans son pays. L’objectif du cours plancher ne consiste pas à obtenir un avantage à l’égard des autres pays mais d’amoindrir un désavantage. D’ailleurs, au sein du FMI et des banques centrales, personne ne met en question le choix de la BNS.

– Si la Suisse parvient à maintenir des fondamentaux plus favorables que ses voisins, est-ce que le plancher sera plus difficile à défendre?

– Soyons prudents! Le franc était massivement surévalué en août et au début de septembre 2011, contre toutes les principales monnaies. Il reste aujourd’hui une monnaie très forte. A 1,20, il n’est pas devenu faible. Ensuite, la Suisse a une inflation négative ou proche de zéro. Et la croissance économique est seulement de 1%, il n’y a pas une grande différence avec l’UE. La Suisse n’est pas un îlot de prospérité dans une Europe en difficulté.

– L’excédent de la balance courante, un autre atout de la Suisse, devrait rester très élevé ces prochaines années. Est-ce que la surévaluation du franc peut vraiment diminuer?

– Pour juger du niveau d’équilibre d’une monnaie, l’excédent courant n’est qu’un paramètre parmi d’autres, comme les préférences à l’épargne et à l’investissement. Le franc ne doit pas s’apprécier en vertu d’un seul paramètre. L’excédent commercial est d’ailleurs nettement plus petit. La force actuelle du franc n’est pas due à des fondamentaux économiques, mais aux craintes des marchés financiers qui renforcent sa position comme monnaie refuge.

– Quel est l’état de vos réflexions sur la diversification de votre portefeuille?

– Nous plaçons nos devises en vertu de trois critères clés: la sécurité, la liquidité et le rendement. Avec l’expansion de notre bilan, nous avons décidé d’accroître le nombre de monnaies et d’instruments répondant à ces trois critères.

– Est-ce que la dette émergente entre en considération?

– Tout à fait. Nous investissons par exemple en Corée du Sud, une région à fort potentiel. Nous évaluons en permanence la possibilité d’investir dans de nouveaux marchés. Nous mettons en œuvre cette stratégie prudemment, en prenant contact par exemple avec la banque centrale du pays concerné.

– Les banques centrales achètent massivement des obligations et détiennent une part élevée de ces marchés. Est-ce encore sain?

– Les banques centrales prennent des décisions en réponse à la crise et à une conjoncture atone. Les politiques monétaires sont donc plus expansives que de coutume. Les taux étant proches de zéro, elles doivent trouver d’autres moyens pour assouplir les conditions monétaires, comme l’assouplissement quantitatif, et ainsi soutenir l’investissement et la consommation.

– Le résultat, c’est une répression financière et des pertes pour l’épargnant. Est-ce le scénario voulu par les banques centrales?

– La répression financière signifierait qu’on prend des mesures pour faciliter le financement de l’Etat. Or en Suisse, nous n’avons jamais pris une décision dans le but de financer l’Etat, mais seulement pour éviter des conditions monétaires trop restrictives. Je pense que c’est le cas également dans les autres pays concernés. Leur objectif est d’inciter les entreprises à investir et les ménages à consommer. Par le mécanisme de transmission de la politique monétaire, on pénalise soit l’épargnant soit l’investisseur. Face à une demande insuffisante, la politique monétaire essaie de soutenir la conjoncture. A ce titre, la tâche de la BCE en est nettement plus compliquée, puisque, au vu des écarts de taux d’intérêt par exemple entre l’Espagne et l’Allemagne, sa politique monétaire n’a pas le même effet dans chacun des pays.

– Que pensez-vous de sa décision d’acheter des obligations publiques de manière illimitée?

– La BCE a fait son travail, cette décision crée une opportunité, elle facilite la tâche des gouvernements. Mais elle ne peut résoudre le problème de la dette publique ni celui des structures des marchés des biens et du travail. Il appartient aux Etats de saisir cette occasion pour s’attaquer aux réformes structurelles et de présenter des budgets plus équilibrés.

– Est-ce que les banques centrales expliquent assez que l’emploi ne dépend pas d’elles, mais des réformes structurelles?

– La situation actuelle est complexe, avec des problèmes cycliques combinés aux questions structurelles. Quand l’emploi recule à cause d’une faible croissance, la politique monétaire peut soutenir l’investissement et la consommation. Mais à long terme, bien que la stabilité des prix déploie des effets positifs sur la structure d’une économie, c’est avant tout la flexibilité du marché du travail et le niveau de concurrence sur le marché des biens qui décident du niveau de l’emploi et de la croissance. A cela, la politique monétaire ne peut rien changer.

– Le FMI affirme que l’austérité est devenue dommageable. Qu’en pensez-vous?

– Il est important d’en expliquer les objectifs: stabiliser les finances publiques. On peut discuter de la vitesse des réformes mais il est dangereux de les renvoyer aux calendes grecques. Il faut que les Etats profitent de la période durant laquelle les banques centrales mènent des politiques expansionnistes. Si cette opportunité n’est pas saisie, la situation pourrait empirer et devenir véritablement explosive.

 

Publicité