Débat

Les taux resteront négatifs encore au moins cinq ans

Les banques centrales n’ont plus de marge de manœuvre, selon le professeur Tobias Straumann, invité à une table ronde organisée par le BAK. Il ajoute que le modèle de croissance suisse n’est pas durable et que l’heure reste à la répression financière

L’économie mondiale a échappé à la dépression grâce à l’action des banques centrales, mais l’endettement s’est fortement accru. La plus forte progression de la dette vient de Chine. «Le crédit est passé de 120% du PIB à 230% du PIB. «C’est le plus grand programme de relance conjoncturelle de l’histoire», estime Tobias Straumann, professeur d’histoire économique à l’Université de Zurich, lors d’une table ronde organisée par l’institut BAK, jeudi à Bâle. La tendance est toutefois mondiale. «Les Etats-Unis s’en sortent mieux, mais c’est un borgne au pays des aveugles», juge-t-il. Dans ce contexte, les banques centrales n’ont plus de marge de manœuvre, selon l’historien.

«Les taux d’intérêt négatifs, les contrôles, peut-être la fin du cash et d’autres mesures de répression financière [lesquelles pénalisent l’épargne des ménages, ndlr], vont persister au moins cinq ans», prévoit Tobias Straumann. Cette opinion s’appuie sur l’endettement global et la dépression qui, selon l’économiste, accompagnera très longtemps les pays périphériques de la zone euro. Au sein des quelque 150 participants, les deux tiers pensent que les taux seront de nouveau positifs plus tard qu’en 2019 et un tiers en 2019.

La dépression durable du sud de l’Europe

«Tant que l’Europe méridionale ne se reprendra pas, la Banque centrale européenne ne pourra pas normaliser sa politique monétaire. Or la BNS doit attendre que la BCE agisse avant de procéder elle-même à une normalisation», renchérit Aleksander Berentsen, professeur d’économie à l’Université de Bâle et auteur d’un récent ouvrage sur les cryptomonnaies. Les pays méridionaux souffrent d’une forte hausse du chômage de longue durée. Ils ne peuvent sortir de cette spirale négative en quelques trimestres, selon Tobias Straumann.

Lire aussi: Face aux taux négatifs, le retour à l’économie physique

«Les propositions françaises de mutualisation de la dette sont très éloignées de la réalité économique», juge l’historien zurichois.

«Les chiffres montrent que l’industrie des pays du sud de la zone euro n’a toujours pas retrouvé son niveau de 2007», indique Michael Grass, directeur du BAK. Sa valeur actuelle est en Italie à 88% de celui d’avant la crise, contre 114% en Suisse. «L’économie suisse n’a pas connu de crise», en déduit Tobias Straumann.

En 2018, les taux à court terme suisses resteront toujours négatifs, confirme le BAK, mais l’institut prévoit une hausse du rendement des obligations de la Confédération à dix ans à 0,3%.

Lire également:  Taux négatifs… mais performances positives

La Suisse a certes mieux traversé la décennie que la zone euro, mais uniquement en raison de l’immigration et de ses effets sur la consommation, ainsi que de la hausse de l’emploi dans le secteur public. La Suisse a ajouté 360 000 emplois en dix ans, dont 190 000 dans le secteur public. Cette hausse contraste avec une perte de 25 000 emplois dans l’industrie. Cette dernière a fortement accru sa productivité (+15%), alors que celle-ci baissait de 4% dans le secteur public. «Ce n’est pas un modèle durable parce qu’il se traduit par une hausse de la dette publique», observe Tobias Straumann. Cet avis n’est pas partagé par Aleksander Berentsen qui pense lui que le taux d’endettement est trop bas en Suisse.


360 000 emplois ont été créés en Suisse en dix ans, selon le BAK

Dix ans après l’éclatement de la crise financière, l’économie suisse ne peut parler de décennie perdue, selon l’institut conjoncturel BAK. Le revenu disponible réel des ménages suisses est supérieur de 21% à celui de 2007 et la consommation privée de 17%, indique Michael Grass, membre de la direction de l’institut, lors d’une présentation jeudi à Bâle. Certes le taux de chômage est passé de 2,8 à 3,2%, mais il reste bas relativement aux pays voisins.

La Suisse compte 360 000 emplois de plus qu’il y a dix ans. La plus forte hausse vient de Zurich avec 90 000, devant Vaud (près de 60 000) et Genève (plus de 40 000). De fortes divergences émergent entre les branches et les secteurs d’activité. Le secteur public compte 190 000 emplois supplémentaires en dix ans, sous l’impulsion de Zurich (45 000), Vaud (30 000) et Genève (15 000). L’économiste observe que si l’emploi s’est fortement accru dans le secteur public, la productivité y a diminué de 4% en 10 ans. Par contre, l’industrie s’est transformée. Elle a perdu 25 000 emplois depuis 2007, mais la productivité s’est accrue. Toutefois la pharma a gagné 12 500 emplois, l’horlogerie et l’industrie alimentaire près de 10 000.

En 2018, le PIB devrait croître de 2,3%

Les prévisions conjoncturelles du BAK indiquent une accélération de la croissance économique suisse ces prochains mois sous l’impulsion des investissements en biens d’équipement (+4,3% en 2018) et des exportations (4,7%). L’économie profite d’une baisse du franc (euro à 1,18) et de la demande internationale de plus en plus soutenue. Le PIB devrait augmenter de 2,3% l’année prochaine, contre 1% cette année. Le moteur de l’expansion viendra à nouveau de la pharma (+6%), des techniques médicales et de l’horlogerie, mais aussi de la construction de machines et de l’électronique.

En 2018, l’emploi devrait augmenter dans presque toutes les branches. Les plus fortes hausses devraient provenir de la santé (13 303), des services aux entreprises (8492) et des technologies de l’information et de la communication (3252). Les perdants seront le commerce de détail (-1047 emplois), l’assurance (-354) et l’industrie textile (-351). 

Publicité