LIVRE

"Le taylorisme est devenu plus intelligent"

Ancien ingénieur, Guillaume Duval remet en cause l'idée reçue selon laquelle l'organisation du travail aurait radicalement changé depuis le début de ce siècle.

Il s'agit d'un livre partisan, polémique parfois: la réaction excédée d'un salarié du secteur privé face au discours sur la fin du taylorisme, sur le travail redevenu "sympa et créatif" au sein de l'entreprise conviviale." Le ton est donné: Guillaume Duval, rédacteur en chef adjoint du mensuel français Alternatives Economiques et ancien ingénieur, ne mâche pas ses mots. Dans son ouvrage, L'entreprise efficace à l'heure de Swatch et McDonald's, récemment paru aux Editions Syros, il s'attelle à démontrer, chiffres à l'appui, que l'organisation tayloriste du travail n'a pas disparu dans les pays industrialisés. Au contraire, affirme-t-il, ce mode de gestion étend son emprise dans des structures sociales traditionnellement épargnées, que sont les "cols blancs" (les cadres supérieurs) .

A l'heure où les débats sur la réduction du temps de travail font rage partout en Europe, Guillaume Duval s'en prend aux politiques actuelles qui tendent à vouloir développer l'emploi par la diminution du coût du travail peu qualifié et par le prélèvement de taxes sur les machines, ceci afin de freiner l'automatisation. Une bonne intention, certes, mais source d'effets pervers. Les entreprises ont bien réduit leurs investissements dans les machines, mais les postes de travail à faible qualification ont crû parallèlement. "En fait, si les personnes peu qualifiées se retrouvent massivement au chômage, ce n'est pas parce que l'emploi se qualifie, mais parce que, dans un contexte de chômage de masse, les emplois, pourtant de moins en moins souvent qualifiés techniquement, sont occupés en priorité par des gens de plus en plus diplômés."

Pour étayer sa thèse, Guillaume Duval s'appuie sur les résultats de l'enquête "Conditions de travail", réalisée régulièrement par le Ministère du Travail français sur un échantillonnage de 18000 personnes. Il ressort de cette étude (la dernière datant de 1991) que la perception des salariés envers leur emploi évolue: s'ils étaient 11,2% à déclarer que leur travail est répétitif, ils sont 23,2% en 1991, soit une hausse de 50% en l'espace de sept ans. Et deux salariés sur cinq déclarent devoir respecter des normes ou des délais très courts. Or, les tâches répétitives ou la dépendance de ses tâches à d'autres départements de l'entreprise sont des caractéristiques principales du taylorisme, défini par l'auteur comme "un mode d'organisation, contrôlé par la direction de l'entreprise, qui vise à rendre le travail des salariés plus efficace en maîtrisant tous les aspects (rythme, contenu, liens avec le personnel des autres salariés...), quelle que soit la personne qui effectue le travail."

Conscient que la majorité des employés ne vivent plus dans des conditions de travail similaire aux ateliers de l'époque du taylorisme triomphant, Guillaume Duval incite son lecteur à ne pas se laisser abuser par les apparences. Car si les "petits chefs" aux sévices humiliants se font peut-être plus rares, ils sont désormais remplacés par un patron tout aussi exigeant: le client. Ainsi, l'économie globale d'aujourd'hui offre des produits variés, de qualité, ainsi que des délais de livraison toujours plus courts pour satisfaire les exigences accrues des clients. "En fait, Taylor n'est pas mort, il est devenu plus intelligent." Les nouvelles donnes économiques, soit la différentiation retardée, la modularité et les changements rapides d'outil ne sont qu'une adaptation et un élargissement des principes tayloriens: le néotaylorisme. Et le souci de qualité, devenu le leitmotiv favori des entreprises (voir le succès des normes ISO 9000), n'est en aucun cas un barrage contre la détérioration des conditions de travail. "Qualité implique reproductibilité et reproductibilité implique répétitivité."

"Smart et McDonald's: voyage au pays du neotaylorisme"

L'illustration de ses dires, Guillaume Duval les trouve auprès des entreprises McDonald's et Swatch. Toutes deux ont su s'imposer sur le marché par des produits plus ou moins variés, mais surtout par des techniques et des composantes de plus en plus standardisées. La première, dont la réussite mondiale n'est plus à démontrer, tire une grande partie de son succès de par son organisation particulièrement efficace, minutieusement minutée de la chaîne de production en amont au bac à frites et, finalement, jusqu'au tiroir-caisse. Rien n'est laissé au hasard et tous les restaurants McDo fonctionnent selon les principes érigés par la maison mère. "Standardisation extrême des produits et procédés combinée à une décentralisation très poussée de la gestion à travers le système de franchise [. . .] Une bonne illustration des tendances dominantes du capitalisme à la fin du XXe siècle. Le taylorisme pénètre en force dans la restauration, activité traditionnellement artisanale par excellence. Avec des firmes comme McDo, la distinction classique entre services et industrie perd définitivement toute signification." Même constat pour la Smart de Mercedes et SMH, dont l'usine se trouve à Hambach, en Lorraine. Guillaume Duval décortique dans son ouvrage les moyens de production de cette voiture "de l'ère néotaylorienne" et de son organisation du travail.

Que faire alors face à ce néotalyorisme galopant? La proposition de l'auteur, qui a lui-même exercé des responsabilités dans l'industrie pendant de nombreuses années, est iconoclaste mais argumentée: il faut augmenter le coût du travail pour inciter les entreprises à automatiser plus, afin de limiter le travail répétitif et déqualifié. Susciter de nouveaux secteurs riches en emplois qualifiés, le seul moyen pour Guillaume Duval d'aller plus vite et plus loin dans la réduction du temps de travail et de combattre le chômage.

L'entreprise efficace à l'heure de Swatch et McDonald's, Editions La Découverte & Syros, 189 pages, 1998.

Publicité