Justice

La mine tchèque qui met Berne au défi

La privatisation supposée frauduleuse d’une mine a été dénoncée à Lausanne. L’enquête a conduit au gel de 660 millions de francs. Le procès s’ouvre lundi. Le procureur général répond aux critiques

– Avez-vous quelque chose à ajouter? demande le procureur.

– Je souhaite que la lumière soit faite, je ne demande rien d’autre, répond Alain Aboudaram.

Il est 12h05, ce jeudi 23 juin 2005 à Lausanne. Il aura fallu près de trois heures de conversation au magistrat et à l’homme d’affaires lausannois pour rédiger le premier chapitre de l’affaire MUS, l’enquête «la plus complexe» de l’histoire du Ministère public de la Confédération (MPC), de l’aveu même de certains de ses responsables.

Huit ans plus tard, ce 13 mai, le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone s’attaquera au dernier chapitre: le procès. Si les accusés sont acquittés, les frais de procédure, de défense et les indemnités pourraient coûter «des millions de francs aux contribuables suisses», calculent les proches du dossier. Sans compter «l’immense dégât d’image» dont souffrirait le MPC.

Le dossier Mostecká uhelná spolecnost – une gigantesque mine de Bohême privatisée de manière présumée frauduleuse à la fin des années 1990 – a depuis longtemps dépassé les frontières du bassin houiller tchèque: 660 millions de francs bloqués sur des centaines de comptes bancaires en Suisse depuis 2008, six ans d’enquête menée par trois procureurs fédéraux, une soixantaine de sociétés-écrans passées à la loupe à Fribourg (mais aussi à Vaduz et à Chypre), une crispation des relations diplomatiques tchéco-suisses… «Je ne savais pas que cette affaire prendrait une telle ampleur», reconnaît aujour­d’hui Alain Aboudaram, cet homme à l’origine de toute l’enquête pénale et qui a reçu Le Temps dans ses bureaux lausannois.

Dans cette affaire, six Tchèques et un Belge sont accusés par la Suisse de «blanchiment d’argent aggravé», d’«escroquerie», de «faux dans les titres», le tout parsemé de soupçons de corruption de hauts fonctionnaires tchèques. Après la chute du Rideau de fer, les sept accusés auraient profité de la privatisation de cette mine du nord du pays – dont la houille servait alors à produire 40% de l’électricité tchèque – pour s’enrichir illégalement grâce à une architecture complexe de sociétés-écrans internationales.

Hiver 1990. Alain Aboudaram, et Jacques de Groote, citoyen belge et ancien administrateur à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international font connaissance. Et deviennent amis. Jacques de Groote – fin connaisseur des pays de l’ex-bloc soviétique alors démissionnaire – est engagé comme consultant par la société de conseil financier d’Alain Aboudaram installée à Lausanne. Tout va pour le mieux, jusqu’à ce qu’un échange de 500 000 dollars vienne brouiller la relation. L’un veut récupérer son prêt, l’autre lui rétorque qu’il s’agissait d’un dû. Le conflit dégénère, racontent-ils.

A Washington d’abord, où Jacques de Groote réside occasionnellement. Les audiences se succèdent. Des millions de dollars sont empochés par les avocats en guise d’honoraires. Le conflit gagne Prague dès 2002. Bien décidé à récupérer son argent, Alain Aboudaram demande des cautions aux compagnies administrées par Jacques de Groote. L’une d’elles participe alors à la privatisation de la société MUS.

«[Alain] Aboudaram a agi […] au moyen de menaces et d’intimidation», soutiendra dans une déposition l’un des associés de Jacques de Groote – aujourd’hui sur le banc des accusés. Et d’ajouter: «Le représentant d’Aboudaram en République tchèque […] a menacé de faire des révélations sensibles à moins que Jacques de Groote ne renonce à ses créances […] et paie à Aboudaram un montant exigé.» Impassibles, les Tchèques refusent de céder aux injonctions du Suisse.

A Lausanne comme à Prague, les tentatives de négociations ne donnent rien. Alain Aboudaram passe donc à l’acte. «Je viens dénoncer à votre autorité des faits qui ont une incidence de nature pénale en Suisse», écrit-il dans un courrier à la justice suisse le 20 décembre 2004. En quatorze pages, il détaille comment une société basée à Fribourg «est la cheville ouvrière d’une vaste opération internationale de blanchiment de fonds», ayant permis d’acquérir la société MUS «en utilisant à cette fin des actifs financiers importants détournés à son préjudice».

Sept mois plus tard, la justice convoque Alain Aboudaram pour une «a udition en qualité de dénonciateur» dont Le Temps s’est procuré une retranscription. Le procureur se demande d’où viennent ces informations si détaillées. Des «déclarations de De Groote devant le tribunal de faillite de Washington», répond Alain Aboudaram. Il évoque également «la presse tchèque», «Internet» et le «travail d’un enquêteur». L’homme d’affaires rappelle qu’il «n’agit pas par vengeance», mais se dit «profondément frustré par l’évolution de la procédure aux Etats-Unis […]. C’est ce qui m’a incité à faire éclater la vérité.» Le lendemain, le MPC ouvre une enquête contre Jacques de Groote pour blanchiment d’argent. Par la suite, elle sera étendue aux Tchèques et prendra l’ampleur qu’on lui connaît.

«Il ne s’agit pas de vengeance, rappelle aujourd’hui Alain Aboudaram. C’était un dû et je voulais le récupérer.» Les accusations de menaces? «Je n’ai absolument pas fait de chantage à Prague. Je ne veux que la vérité», précise celui qui est aussi consul du Costa Rica.

«C’est une affaire dans laquelle un perdant a voulu se venger», résume pour sa part Jacques de Groote. Il se répète «totalement étranger» aux transactions incriminées, rappelant qu’elles auraient eu lieu «avant [son] entrée au comité de supervision» de la mine.

La société MUS – aujourd’hui sous la coupe de Czech Coal Services – est partie civile au procès. Au contraire de la République tchèque qui, après divers atermoiements, n’a finalement pas été admise sur le banc des plaignants.

A Prague, le dossier MUS suscite un tel engouement que le tribunal de Bellinzone attend «de très nombreux journalistes tchèques» à l’ouverture du procès. D’autant que certains responsables politiques sont soupçonnés d’avoir touché des pots-de-vin pour accepter de vendre la mine à vil prix. «Ce cas, symptomatique du chaos qui a suivi la chute du Mur dans notre pays, permettra d’éclaircir de nombreuses zones d’ombre», note un journaliste de Prague.

Deux des accusés, dont un double-national tchéco-suisse, habitent désormais à Monaco. On ne sait pas s’ils feront tous le voyage jusqu’au Tessin.

Quoi qu’il en soit, ils ne seront plus que six à être jugés. L’un des Tchèques – un contremaître de la mine devenu milliardaire après la privatisation – est décédé fin mars. Foudroyé par une crise cardiaque en pleine partie de golf.

En cas d’échec, le Ministère public de la Confédération subirait un «immense dégât d’image»

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