Alors que le coronavirus retient nombre d'employés suisses en télétravail, beaucoup rêveraient de pouvoir conserver cette pratique après la crise. C'est du moins ce que révèle une enquête, réalisée auprès de plus 1000 personnes en Suisse du 15 au 26 mars par Colombus Consulting, dans laquelle 80% des employés disent souhaiter à l’avenir des options de télétravail plus fréquentes et communes. 

En Suisse, le télétravail reste un phénomène assez rare, même s'il a beaucoup augmenté depuis 2001: presque un quart des personnes actives (24,6%) télétravaillaient à domicile en 2019, à savoir plus d'un million de personnes, mais occasionnellement, autrement dit «au moins une fois par mois», selon l'Office fédéral de la statistique. Seulement 3% des personnes actives (136 000 individus) effectuent du télétravail de manière habituelle, soit pendant plus de 50% de leur activité. 

Les anti-télétravail se font discrets

Le nombre de télétravailleurs, occasionnels ou habituels, va-t-il perdurer tandis que le déconfinement s'amorce? Une chose est certaine: il est désormais plus difficile de trouver des entreprises qui se disent ouvertement contre le télétravail, ou même qui avouent qu'il s'agissait de leur première expérience en la matière. 

L'idée fait son chemin, petit à petit, dans la tête des dirigeants, estime Anne-Marie Van Rampaey, consultante en ressources humaines et management: «La période n'est pas anodine. Les dirigeants testent eux aussi ce modèle, et certains, qui avaient beaucoup d'appréhension, sont déstabilisés. Ils me disent qu'ils en voient les avantages, qu'ils sont moins interrompus, et qu'ils imaginent instaurer davantage de télétravail dans leur entreprise après la crise.»

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D'autres se montrent moins optimistes, à l'image d'Elena Debbaut, gestionnaire de crise pour les entreprises: «Pendant cette crise, il y a un grand enthousiasme des employés qui découvrent le télétravail, ou qui le pratiquent à un taux plus important que par le passé. Mais il n'est pas forcément partagé par les entreprises. Celles qui voulaient aller vers le télétravail l’ont déjà fait.» Elle ajoute: «Cette crise, même si elle va durer plusieurs mois, ne va pas révolutionner la culture d’une entreprise qui se crée pendant des dizaines d’années.» 

Les spécialistes s'accordent en tout cas sur ce point: le travail à domicile ne sera jamais instauré à 100%, comme beaucoup le vivent pendant cette crise. Et ce ne serait pas souhaitable, estime Anne-Marie Van Rampaey. «Au-delà d'un ou de deux jours par semaine, le risque est de perdre le fil de ce qui se passe dans l'entreprise.» 

Mais reste à voir si l'intérêt suscité pendant cette période se transformera en décisions concrètes et destinées à l'ensemble des employés. A la Banque cantonale vaudoise, la moitié des collaborateurs, soit environ 850 personnes, travaillent pendant cette crise depuis leur domicile. «La BCV étudie la question du télétravail depuis de nombreuses années et certains de ses collaborateurs le pratiquaient déjà avant le coronavirus, dans des fonctions et pour des tâches très spécifiques», rapporte Jean-Pascal Baechler, porte-parole de la BCV.

«Notre manière de fonctionner ne changera pas fondamentalement»

Et après? «Le coronavirus nous a incités à élargir considérablement le travail à distance. Cela nous permettra d'en tirer des enseignements forcément utiles, mais on peut déjà dire que ça ne changera pas fondamentalement, après la crise, la manière de fonctionner de la BCV, répond le porte-parole. Celle-ci est et restera fortement basée sur le présentiel, notamment pour des raisons de contact avec la clientèle et de sécurité des systèmes d'information.» 

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D'autres priorités

Les entreprises se posent aujourd'hui beaucoup de questions liées à leur survie, et celle du télétravail ne sera sans doute pas leur «première» priorité: c'est l'avis de Véronique Kämpfen, directrice de la communication à la Fédération des entreprises romandes à Genève. Mais elle estime que «cette période a permis d'ouvrir la discussion. L'aspect technologique était souvent présenté comme un frein, on voit désormais qu'il ne l'est plus.» La généralisation de cette pratique doit cependant être menée avec prudence: «Il faudra regarder au cas par cas. Il y aura d'autres obstacles, par exemple pour les travailleurs frontaliers en raison des règles d'assujettissement aux assurances sociales», souligne-t-elle.

Dire qu'il y a d'autres priorités que le télétravail sera un prétexte idéal pour les dirigeants qui ne sont pas convaincus par cette pratique, prévient Anne-Marie Van Rampaey. «Je ne dis pas que la question économique n'est pas prioritaire, mais cette question doit aussi être prise en compte dans l'équation.»

Autrement dit, les anti-télétravail risquent bien de le rester. Au risque de voir, à l'avenir, partir des employés plus que jamais en quête de flexibilité.  


«Cette période a ouvert le champ des possibles»

Christophe Saam est fondateur et directeur de P&TS à Neuchâtel, société de conseil en brevet d’invention. Son entreprise, qui compte une trentaine de collaborateurs, avait fait plusieurs essais de télétravail par le passé. Et depuis 2009, les ingénieurs de sa société pouvaient faire du travail à domicile, limité à un jour par semaine. Mais le télétravail contraint et à temps plein a amené des réflexions nouvelles. «Tout le monde travaille depuis chez soi, sauf quelques-uns pour qui c'est vraiment trop compliqué de le faire», révèle le directeur. 

Et Christophe Saam est plutôt séduit: «C'était aussi la première fois que je faisais des journées complètes à domicile et j'ai trouvé ça très agréable, j'avais plus de temps pour travailler sur mes dossiers, j'étais moins distrait. Cette séparation plus claire entre les discussions et les tâches m'a permis d'être plus libre pour échanger avec mes collaborateurs, constate-t-il. Plusieurs d'entre eux et un autre membre de la direction, très réticent auparavant, m'ont fait le même genre de retour.»

Rien n'est encore décidé, mais le directeur envisage, après la crise, d'élargir cette pratique à deux jours par semaine pour ceux qui le souhaitent, voire plus selon les besoins. «Nous n'étions jamais allés aussi loin, et voir que ça fonctionne a ouvert le champ des possibles.»