En France, un bug plus subtil que celui redouté par la plupart des entreprises s'introduira dans le monde du travail: la loi Aubry. A cette date, les entreprises de plus de 20 salariés devront appliquer un temps de travail collectif de 35 heures. Celles ayant moins de 20 employés auront deux ans de plus pour le faire. Voilà pour la contrainte légale. Toute mesure contraignante est accompagnée d'incitations. Dans le cas français, il s'agit d'un abattement des cotisations sociales. La technique est simple, on soulage les entreprises qui, en plus de produire des biens et services, produisent de l'emploi. Pour pouvoir bénéficier de cette faveur, les firmes qui ont atteint le plancher des 35 heures doivent augmenter leurs effectifs de 6%. Si cette condition n'est pas respectée, la manne de l'Etat disparaît. Les modèles macroéconomiques de la Banque de France (BDF) et de l'Observatoire français des conjonctures économiques (Mozaïque) évaluent, pour un scénario médian, à 700 000 les emplois créés. La réalité est moins réjouissante. Au début de cet été, seuls 50 000 emplois ont vu le jour, selon les dernières statistiques officielles. Plus inquiétant encore, ces piètres résultats sont gonflés par les quatre accords des grandes entreprises publiques parmi lesquelles figure Electricité et Gaz de France (EDF-GDF) qui représente plus de la moitié des effectifs. Le cabinet du ministre de l'Emploi et de la Solidarité reste pourtant optimiste. D'innombrables accords sont sur le point d'être conclus avant l'échéance du 31 décembre nous promet-on. On peut en douter.

Le travail,matière non soluble

Pourquoi la loi Aubry ne tient-elle pas ses promesses en matière d'emploi? Le travail, contrairement au taux d'intérêt ou à la masse monétaire, n'est pas une variable économique froide que l'on peut tendre ou détendre à sa guise. Les métiers, les savoir-faire et les compétences sont difficilement solubles. La loi des 35 heures repose sur l'hypothèse selon laquelle le volume de travail peut se substituer parfaitement au nombre d'employés. En clair, une baisse du temps de travail augmentera mécaniquement les emplois disponibles. Le volume de travail est vu comme une pâte homogène que l'on pourrait pétrir à merci. Ainsi, avec une pointe de levure ajoutée par l'Etat, le traitement de cette masse horaire serait à même de résorber une partie du chômage français. Puisque le gâteau n'est plus suffisamment grand, il suffit de couper des tranches plus fines pour que tout le monde puisse se mettre à table. On pense bien sûr aux chômeurs. Dans cette approche, le travail est considéré comme un facteur de production parfaitement homogène, un volume uniforme et totalement déshumanisé. Cette définition correspond à celle du travail abstrait, c'est-à-dire une force fluide qu'il est possible de transvaser d'un emploi à un autre sans perdre une goutte de son contenu et de ses compétences. Cette abstraction est certes commode pour certaines études qui ont recours aux méthodes quantitatives. Sortie de son contexte ou de son modèle, elle n'en est pas moins une vision réductrice de la réalité. Faire abstraction du caractère concret et hétérogène du travail, c'est faire une analyse partielle du problème. Selon Gérard Maarek, inspecteur général de l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), «le fétichisme des 35 heures, hérité d'un monde où le travail posté était majoritaire, pourrait bien s'évanouir en même temps que les négociations au niveau de l'entreprise auront fait toucher du doigt les difficultés du projet. L'usage des heures supplémentaires se sera banalisé, l'Etat ayant pris la mesure des difficultés qu'il rencontrerait à gérer en direct le marché du travail et à ressusciter une politique des revenus pointilliste.» Voilà pourquoi une mesure contraignante générale ne peut atomiser, fractionner et redistribuer le travail dans l'ensemble de l'économie. Voilà aussi pourquoi le monde merveilleux de l'emploi pour tous, par la seule volonté de l'Etat, ressemble toujours plus à un mythe.

* Economiste, Université de Neuchâtel.