Qu'il est dur d'être libéral! Sur le commerce international, la philosophie de l'administration américaine est sans équivoque: il faut libéraliser, réduire les tarifs, abattre les frontières, car l'ouverture est bonne pour tous, les Etats pauvres comme les puissants. C'est la théorie. Mais la pratique est un peu différente. Pour tout dire, les forces protectionnistes font un retour spectaculaire aux Etats-Unis, encouragées par le ralentissement économique qui, avec un dollar au sommet, handicape la production et l'exportation américaines.

La démonstration la plus éclatante de ce regain de protectionnisme a été apportée par le double vote du Sénat et de la Chambre des représentants qui ferme la frontière sud aux camions mexicains, en violation de l'Accord de libre-échange nord-américain (Canada – Etats-Unis – Mexique). L'une des dispositions de l'Alena, signé en 1993, garantit la libre circulation des poids lourds entre les trois pays partenaires. Sous la pression des Teamsters, le puissant syndicat des camionneurs qui redoute cette concurrence, Bill Clinton avait retardé l'entrée en vigueur de cette clause. En février dernier, une instance arbitrale avait affirmé que cette violation du traité ne pouvait plus durer, et George Bush, qui veut renforcer encore les liens des Etats-Unis avec le Mexique, s'était engagé à ouvrir la frontière le 1er janvier prochain.

Les Teamsters, globophobes en diable, viennent d'infliger au président globophile une cinglante défaite. Le syndicat a déclenché une campagne hystérique sur le danger qu'allaient amener sur les highways américaines les «clous» mexicains et leurs chauffeurs peu professionnels. Tout le monde sait que cette argumentation est en grande partie mensongère. Mais une majorité de congressistes est si terrifiée à l'idée d'un accident toujours possible provoqué dans sa circonscription par un poids lourd venant du sud que les Teamsters n'ont eu aucune peine à faire passer dans les deux Chambres leurs textes protectionnistes, sous prétexte de sécurité routière. La logique voudrait que George Bush oppose son veto à cette législation, mais le syndicat terrorise suffisamment les députés pour être en mesure d'obtenir la majorité des deux tiers qui permet d'annuler un veto présidentiel.

Le plus étonnant cependant, au pays du libéralisme, c'est que le réflexe protectionniste gagne la Maison-Blanche elle-même. Sous la pression du lobby de l'acier (200 000 salariés aux Etats-Unis), Bush a accepté de lancer une enquête sur les conditions de la concurrence dans ce secteur, dont la conclusion, attendue par l'industrie, pourrait bien être une limitation des importations.

Encouragé par ce précédent, le lobby du textile a lui aussi allumé un feu protectionniste, pour freiner la concurrence extérieure, en particulier celle des producteurs des Caraïbes. Une trentaine de congressistes ont adressé une lettre au président pour lui annoncer que s'il ne prenait pas des mesures, dans ce secteur, en faveur de l'industrie américaine, il n'obtiendrait pas les pouvoirs spéciaux («fast-track authority») que la Maison-Blanche attend pour pouvoir négocier de nouveaux accords commerciaux multilatéraux (traité de libre-échange des deux Amériques, nouveau round de l'OMC). Or, sans «fast-track», le président est rendu impuissant, car les accords que son administration négocie peuvent alors être amendés – autrement dit, détruits – par le Congrès. Le risque d'échec dans les deux Chambres était tel que Bush a renoncé à solliciter ces pouvoirs spéciaux avant que les députés ne partent en vacances.

Tâche présidentielle difficile

Ce n'est que partie remise, mais la tâche du président sera rude. Car les démocrates sont déterminés à adjoindre au «fast-track» des clauses qui obligeraient l'administration à imposer l'introduction, dans tout nouvel accord commercial, de dispositions sur les conditions de travail et la protection de l'environnement. Ce qui est contraire à la philosophie républicaine, et serait rejeté par les partenaires du Sud. Les adversaires de la mondialisation des échanges ont de quoi se réjouir: ils ont des alliés à tous les niveaux de l'appareil de la principale puissance capitaliste…