Tout le monde connaît le vocabulaire équivoque du président de la Banque centrale américaine. Ses «alertes» et autres avertissements du type «nous serons vigilants» forment une sorte de «greenspanologie». Chacun de ses discours donne lieu à quantité d'interprétations. Peut-être plus énigmatiques encore sont ces photographies dans lesquelles il affiche un regard pour le moins perdu.

Comment expliquer un tel manque de clarté? On ne doit tout d'abord rien y voir de comparable avec les déclarations alambiquées du locataire de la MaisonBlanche. Qui pourrait prétendre que les «bushisms» relèvent du dérapage contrôlé? Chez Alan Greenspan, au contraire, tout pourrait tenir d'un savant calcul. De récents travaux universitaires proposent d'ailleurs de décrypter cette apparente confusion.

Des chercheurs américains ont en effet montré que, si les marchés interprètent de la même façon les discours du gourou de l'économie, ils peuvent former une coalition conduisant à des situations non désirées par la Fed. Face à des marchés courant dans le même sens, l'autorité monétaire n'a guère d'autre choix que de se ranger de leur côté. Quelle banque centrale a jamais pu défendre sa monnaie durablement contre des marchés décidés à la faire baisser?

D'où l'idée de nourrir suffisamment d'interprétations différentes pour éviter que ne se forment de telles coalitions. En d'autres termes, Alan Greenspan ne ferait que recycler le bon vieux proverbe «diviser pour mieux régner»! Il n'y aurait donc pire danger qu'un message clair et direct pour se faire aussitôt encenser… ou désavouer.

En Europe, on salue souvent la clarté de Wim Duisenberg, patron de la Banque centrale européenne. La mission de la BCE, empêcher que le taux d'inflation ne dépasse 2%, ne peut que renforcer la lecture à sens unique de ses décisions. Son inflexible rigidité n'a d'ailleurs pas manqué de susciter nombre de déceptions. A défaut de changer son objectif, le président de la BCE serait donc peut-être inspiré d'ajouter un soupçon de mystère lors de sa future conférence de presse le 5 décembre prochain.

En attendant, gageons que le discours sur la finance mondiale donné demain par Alan Greenspan contiendra toute l'ambiguïté qu'on espère.