La paralysie du marché interbancaire a des répercussions sur les fonds de marché monétaire. Le marché des créances à court terme, pour une large part bancaires, qui alimente ces produits d'investissement, réputés jusqu'ici très sûrs et peu volatils, est devenu très illiquide, relève Martin Oetiker, gérant de portefeuilles obligataires au bureau zurichois de State Street Global Advisors. Alors que les fonds de marché monétaire ont connu d'importants afflux ces derniers mois, le mouvement pourrait maintenant s'inverser, estime-t-il.

Un marché illiquide est un marché qui pourrait s'effondrer en cas de ventes en masse. Martin Oetiker pense cependant qu'il n'y a pas de raison de céder à la panique. «Il faut faire la différence entre, d'un côté, les mouvements de prix sur le marché et, de l'autre, le risque de défaillance que montre l'analyse fondamentale des crédits», souligne l'expert. Dans le premier cas, le prix des titres en portefeuille peut baisser; mais ceux-ci sont à court terme et remboursés rapidement à 100%. Les variations de la valeur d'inventaire d'un fonds sont alors sans conséquence directe tant que l'investisseur ne vend pas ses parts. C'est dans le cas d'une défaillance que celui-ci perd de l'argent.

Intervention du Trésor américain

C'est ce qui s'est passé avec la faillite de Lehman Brothers aux Etats-Unis à la mi-septembre. Les pertes subies par certains fonds de marché monétaire, vendus notamment par Reserve Management, Bank of New York Mellon ou la filiale de Wachovia Evergreen Investments, ont provoqué outre-Atlantique un mouvement de panique. Du 10 au 24 septembre, ces fonds ont accusé des retraits de 184 milliards de dollars, ou 5% de leur fortune, selon l'Investment Company Institute, l'association américaine des fonds. Pour éviter une hémorragie encore plus importante, qui aurait inondé le marché de billets de trésorerie, le Trésor a dû proposer une garantie pour restaurer la confiance. Les retraits se sont arrêtés.

Selon les observateurs, l'Europe et la Suisse n'ont pas connu le même mouvement de panique, même si une certaine nervosité était décelable. «Le nombre de fonds monétaires en Suisse qui détenaient de la dette de Lehman Brothers était bien moins important qu'aux Etats-Unis», observe Philippe Billot, responsable de la gestion des fonds monétaires chez Pictet Asset Management.

La principale victime est le VP Cash und Geldmarktfonds CHF de l'institut liechtensteinois VP Bank. Il a perdu 7,6% de sa valeur en septembre, en raison notamment de son exposition à Lehman Brothers (7,1%). Sa performance sur octobre s'annonce également mauvaise, le fonds ayant une position de 3,4% dans le véhicule d'investissement britannique Sigma Finance, qui s'est mis en défaut de paiement au début du mois.

Emetteurs gouvernementaux privilégiés

Il faudra attendre les statistiques de septembre sur les flux d'argent vers ou hors des fonds de placement pour voir comment les investisseurs européens ont réagi. En Suisse, les chiffres devraient être disponibles à la fin de ce mois. D'après les données de Swiss Fund Data, l'afflux d'argent vers ces produits a atteint 18000 milliards de francs sur les huit premiers mois de l'année, près de trois fois plus que sur les douze mois de 2007...

Chez UBS Wealth Management, Carmen Quesada, de la recherche sur les fonds en titres à rendement fixe, observe, du moins chez les investisseurs les plus averses au risque, des transferts d'argent des produits de marché monétaire traditionnels vers un segment moins risqué, celui des produits investis en dette gouvernementale. Chez Pictet Asset Management, Philippe Billot observe aussi un intérêt pour les produits de ce type.

Selon la base de données de fonds Morningstar, la plupart de ces produits enregistrés en Suisse et en Europe sont jusqu'ici parvenus à manœuvrer au travers de la crise. Une bonne équipe de gestion doit analyser le risque de défaut des émetteurs privés. En cas de doute, mieux vaut éviter un émetteur et, si nécessaire, se dégager de certaines positions. En outre, «un fonds monétaire bien géré est très diversifié», souligne Philippe Billot.

Situation paradoxale

Après la déconfiture l'an dernier des fonds monétaires «dynamiques», qui cherchaient à améliorer leur performance en investissant dans du crédit structuré, ce sont cette fois les fonds de marché monétaire «traditionnels» qui traversent une passe délicate. La situation est un peu paradoxale. La dette bancaire est une composante importante de leurs portefeuilles. Or ces produits, réputés très sûrs, sont devenus un des refuges préférés des investisseurs après l'éclatement de la crise financière, en Suisse aussi. Il reste que le premier concerné par la crise est le secteur financier.