C’est un Roberto Azevêdo visiblement inquiet qui a dépeint, jeudi à Genève, des nuages sombres dans le ciel du commerce mondial. Sans nommer les Etats-Unis et la Chine, qui sont engagés dans un bras de fer, le directeur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a déclaré que la guerre commerciale avait déjà commencé et que ses premières conséquences étaient déjà tangibles. «L’indice des directeurs d’achats aux Etats-Unis a enregistré une baisse le mois dernier, a-t-il fait remarquer. En cas d’escalade, ce sera la catastrophe.»

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De toute évidence, Robert Azevêdo a fait référence à Washington, qui a annoncé des surtaxes sur les exportations chinoises pour un montant de 150 milliards de dollars, et à la Chine, qui a répliqué avec des mesures de rétorsion pour 50 milliards. Mais il ne désespère pas. «Les annonces ont été faites de part et d’autre, a-t-il dit. Mais celles-ci n’entreront en vigueur qu’après soixante jours, durant lesquels les deux pays peuvent négocier un compromis.» Il a affirmé qu’une ligne de communication était ouverte entre Washington et Pékin.

Croissance synchronisée

Par ailleurs, le directeur de l’OMC est sorti de sa réserve habituelle. Roberto Azevêdo a expliqué que la stratégie qui consiste à vouloir corriger un déficit commercial, comme le voudrait Washington, avec des mesures protectionnistes n’est pas adéquate. «Désormais, deux tiers des échanges sont connectés à la chaîne de valeur globale, a-t-il expliqué. Dès lors, nous devons redéfinir le déficit commercial.»

Hormis ces tensions, le commerce mondial se porte bien. En effet, l’an dernier, les échanges ont enregistré leur plus forte hausse en six ans (+4,7%). Et les perspectives pour 2018 et 2019 sont tout aussi bonnes, avec une hausse de 4,4% et 4% respectivement. «Le moteur de la croissance et de création d’emplois tourne à plein et de façon synchronisée dans toutes les régions du monde, s’est félicité Roberto Azevêdo. C’est cela que la montée du protectionnisme risque de compromettre.»

Au risque de paralyser l’OMC

Et d’ajouter: «L’escalade des tensions pourrait déjà affecter la confiance des entreprises et les décisions d’investissements, ce qui pourrait compromettre nos prévisions.» Le directeur a attiré l’attention sur le fait que la fin annoncée des politiques d’expansion monétaire pourrait également freiner de nouveaux projets.

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En revanche, le directeur de l’OMC s’est voulu optimiste sur l’avenir de l’organisation, dans un monde où les Etats multiplient des mesures unilatérales. Cette question est en effet récurrente depuis plusieurs mois. «Malgré les tensions, les Etats se parlent entre eux sur les réformes qu’exigent les Etats-Unis, a-t-il rassuré. Ces derniers participent aussi à toutes les discussions.»

Robert Azevêdo a également confirmé que l’administration américaine a, après plusieurs mois d’attente, fini par nommer un ambassadeur. En effet, Dennis Shea, un républicain connu pour ses critiques envers la politique commerciale chinoise, a pris ses fonctions le mois dernier. D’ici à septembre, Washington doit encore donner son feu vert à la nomination de deux juges américains pour le représenter au sein de l’Organe d’appel de règlement des différends de l’OMC. Faute de quoi l’arbitre du commerce mondial sera paralysé.