Les «cas de rigueur». C’est dans le jargon du droit d’asile que l’administration fédérale est allée puiser pour désigner en français les branches économiques lourdement entravées par la crise sanitaire. L’allemand se veut plus explicite: Harte Fälle − les cas durs.

Hasard linguistique, le qualificatif utilisé par les germanophones résume assez bien la ligne désormais adoptée par les deux conseillers fédéraux UDC. Une position qui heurte les milieux concernés, d’autant plus qu’Ueli Maurer, chargé des finances, n’a pas pris de gants pour la résumer, mercredi en séance de Conseil fédéral. Vendredi, sur les ondes de la RTS, Guy Parmelin, à la tête du Département de l’économie, a à peine davantage mis les formes pour livrer le message.

Une inévitable vague de faillites

Selon lui, il faut désormais s’attendre à une vague de faillites – jusqu’à présent, celles-ci ont baissé par rapport à l’année passée – et les branches touchées doivent composer avec un inéluctable redimensionnement: «Si on fait la promotion du télétravail dans la durée, les gens vont moins se déplacer et moins aller au restaurant.»

Est-ce que ce serait possible d’avoir droit à autre chose que le sourire goguenard d’un conseiller fédéral?

Laurent Terlinchamp, président des cafetiers, restaurateurs et hôteliers de Genève

Une vision qui fait bondir Laurent Terlinchamp. Depuis trois jours, le président des cafetiers, restaurateurs et hôteliers de Genève ne décolère pas: «Quand les gens disent, je ne veux pas mourir du coronavirus, on les entend. Moi, je ne veux pas mourir commercialement. Est-ce que ce serait possible d’avoir droit à autre chose que le sourire goguenard d’un conseiller fédéral doublé d’injonctions à me remettre en question et à me moderniser?»

Ces propos résument l’amertume qui règne dans les établissements publics. L’association faîtière de la branche, GastroSuisse, a réagi mercredi par voie de communiqué de presse aux annonces du Conseil fédéral, dénonçant le «cynisme» dont il faisait preuve en assénant qu’il «fallait accepter une vague de faillites que l’association avait annoncée».

C’est désormais le sens budgétaire du mot rigueur que le ministre des Finances, Ueli Maurer, agite pour justifier la retenue dont la Berne fédérale entend faire preuve. Seule concession accordée durant sa prestation: il faudra certainement revoir à la hausse les 200 millions de francs que la Confédération propose dans un premier temps de débloquer. Le montant doit dédommager – à parts égales avec les cantons qui doubleront la mise – les organisateurs d’événements, les agences de voyages ou les hôtels urbains, autant d’acteurs qui sont quasiment paralysés depuis huit mois.

Ce nouvel outil, mis mercredi en consultation, découle de la loi covid concoctée par le parlement fédéral en septembre. Il complète les autres aides fédérales en place depuis mars, à savoir les réductions d’horaire de travail, les allocations pour perte de gain et les crédits-relais octroyés durant la première vague.

Avant la crise, personne ne nous parlait de surcapacités hôtelières à Genève

Thierry Lavalley, président des hôteliers genevois

Le montant prévu est largement inférieur à ce qu’escomptaient les cantons et les organisations sectorielles. HotellerieSuisse revendique par exemple 500 millions de francs au niveau national. Le secteur du voyage chiffre ses besoins entre 300 et 500 millions de francs.

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Ces deux branches accueillent la thèse de la sélection naturelle que semblent prôner les deux UDC aussi froidement que les restaurateurs. «Notre branche telle qu’elle était au début de l’année était une branche saine, déclare Sonja Laborde, présidente de TPA, une des trois faîtières des agences de voyages. Je peux le garantir car elle est contrôlée par le biais des fonds de garantie. Si le bilan d’une agence est mauvais, nous lui demandons des mesures d’assainissement à prendre dans les trois mois.» Elle rappelle également que, déjà à terre, les 1600 agences que compte la Suisse ont été lourdement handicapées cet automne par une politique de quarantaine et de listes rouges que le Conseil fédéral savait déjà inefficace.

Fréquentation record à Genève en 2018 et 2019

«Avant la crise, personne ne nous parlait de surcapacités hôtelières à Genève, renchérit Thierry Lavalley, président des hôteliers dans la Cité de Calvin. 2018 et 2019 ont été des années record en termes de nuitées.» Interpelé sur des mutations plus profondes par exemple dans le tourisme des affaires, celui qui exploite l’un des 13 palaces de la ville répond que «les gens reviendront, même si c’est sous une autre forme».

La frilosité fédérale est d’autant plus mal perçue que la Banque nationale suisse a annoncé il y a dix jours avoir réalisé un bénéfice de 15 milliards de francs pour les neuf premiers mois de l’année. La performance n’a échappé ni à Sonja Laborde, ni à Laurent Terlinchamp. Tous deux rappellent au passage les 50 milliards de francs libérés en 2008 pour sauver UBS. Une opération qui s’était au final révélée rentable pour le contribuable.

Le grand public avait alors découvert l’expression too big to fail (trop grand pour faire faillite). Douze ans plus tard, des milliers de petites entreprises, empêchées de travailler ou ralenties dans leurs activités, ont, elles, le sentiment douloureux d’être de taille trop modeste pour compter.

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