Pascal Couchepin ne cache pas une certaine admiration pour le volontarisme des autorités de Singapour. Après avoir rencontré des banquiers suisses établis sur place ainsi que le premier ministre et le vice-premier ministre, le conseiller fédéral a dû reconnaître que la Suisse pouvait sans doute tirer de l'expérience de la cité-Etat l'apprentissage d'une plus grande affirmation de la confiance en soi: «Le gouvernement de Singapour va droit au but. Il a une vision et ne succombe pas à des états d'âme permanents.» Si Pascal Couchepin n'imagine évidemment pas le modèle transposable, sa visite officielle de deux jours dans la ville asiatique l'a néanmoins convaincu de ne pas se laisser aller à une humilité excessive: «Nous sommes assez bons et avons des intérêts légitimes à défendre. Nous devons oser le dire.» Les intérêts en question sont liés à la place financière suisse. Le conseiller fédéral a consacré la journée de lundi à la compréhension du secteur financier singapourien et de la vision des autorités sur des questions aussi sensibles que la taxation de l'épargne. Ce afin de déterminer notamment si la défense des intérêts respectifs de chaque pays pouvait trouver une expression commune.

«Nous nous rejoignons sur trois points, explique le ministre suisse: nous accordons beaucoup d'importance à la protection de la sphère privée; nous estimons que les règles ne doivent pas être différentes d'une région à l'autre; nous pensons également qu'une place financière ne doit pas être uniquement bâtie sur le secret bancaire.» Il n'empêche, aucun interlocuteur présent lors du voyage officiel ne conteste que Singapour peut représenter un danger pour la Suisse. Pascal Couchepin a d'ailleurs lui-même reconnu l'existence de cette menace dans le discours qui a conclu sa visite: «Nous ne sommes pas aveugles: un affaiblissement des lois suisses sur la sphère privée serait accueilli avec bienvenue par les centres financiers concurrents.»

Pendant que la Suisse se défend contre les attaques européennes sur la confidentialité bancaire, Singapour fonce pour devenir un centre financier de toute première importance. Les autorités ont mis sur pied un vaste champ de libéralisation du secteur (lire ci-dessous) et cherchent à renforcer le private banking relativement peu développé sur l'île. Pour y parvenir, elles estiment avoir toutes les ressources nécessaires, en particulier des conditions-cadres très favorables à l'établissement de nouvelles institutions financières, le secret bancaire et l'inexistence de l'assistance en matière fiscale. De quoi satisfaire les banques et séduire une clientèle privée européenne qui préférerait par prudence quitter la Suisse.

Activités de gestion privée peu développées

Pourtant, constate un observateur proche du dossier, les privilèges de Singapour sur notre pays pourraient s'avérer finalement fragiles. Car la cité-Etat est entourée de pays imposants et instables. Elle veut donc pouvoir compter sur la vigilance des Etats-Unis, qui construisent en ce moment une base navale à Singapour.

Si cette dernière devait faire face à de fortes pressions des Américains et des autres membres de l'OCDE pour abolir son secret bancaire, sa marge de manœuvre deviendrait relativement étroite. L'hypothèse semble réaliste: «Le secret bancaire est sous pression partout dans le monde, souligne Jacques de Watteville, ambassadeur, chef du Service économique et financier du Département fédéral des affaires étrangères. A terme, Singapour n'est pas moins exposée que la Suisse.» L'OCDE va d'ailleurs approcher rapidement l'île asiatique (lire Le Temps de lundi). Si les choses devaient se précipiter, constate-t-on dans l'entourage de Pascal Couchepin, Singapour n'aurait pas grand-chose à perdre à se détacher de son secret bancaire puisque les activités de gestion privée y sont peu développées. Si au contraire l'île est préservée de toute contrainte extérieure assez longtemps pour établir un secteur de private banking d'importance, elle rechignera avec bien plus d'âpreté que la Suisse à se séparer de sa discrétion bancaire, estime un banquier helvétique.

Pour l'heure, les autorités adoptent, selon des observateurs, l'attitude «wait and see». Elles attendent notamment de voir comment la Suisse réagira aux requêtes de l'Union européenne et de l'OCDE. A Berne, on affirme aussi vouloir suivre avec intérêt de quelle manière Singapour négociera le maintien de la confidentialité financière et des bonnes relations avec les grandes puissances. Un jeu de patience qui permettra de mieux juger si les deux pays vont connaître des destinées concurrentes ou solidaires.