Economie

Sur le terrain, ils renouent avec la tradition du médecin de campagne

Soins. Ils interviennent la nuit, en ville ou à la campagne, le plus souvent à domicile,ils soignent et rassurent: ce sont les médecins très spéciaux des services d'urgence à domicile

Il est 19 heures. Le docteur Louis Rayo, véritable «Mac Gyver» de la médecine, commence sa nuit à SOS Médecins, l'une des deux structures qui se partagent à Genève le service d'urgence des soins à domicile. Il approvisionne sa sacoche en médicaments de première nécessité: des antidouleurs, des remèdes en cas d'arrêt cardiaque ou d'abus médicamenteux. La centrale reçoit la première demande de consultation de la soirée. Direction la campagne genevoise. Après trois ans à plein temps dans cette structure, Luis Rayo, 36 ans, connaît les moindres recoins et raccourcis du canton. Le patient souffre de maux de ventre. Un test d'urine confirme le diagnostic: infection des reins. Une copie du rapport sera envoyée à son médecin traitant. Le docteur Rayo enchaîne: un second appel radio l'oriente vers le centre-ville. Des parents s'inquiètent pour leur nourrisson enrhumé. Le diagnostic est plus sévère: inflammation des petites bronches. La consultation a duré quinze minutes, le temps de convaincre la famille de transférer leur bébé de 3 mois en urgence à l'hôpital. «C'est toute la difficulté de ce métier stressant, chaque patient est un inconnu», raconte le médecin. Selon les heures de la journée, les interventions changent de nature. Le soir, ce sont plutôt les fièvres infantiles. Les crises d'asthme sont en revanche plus fréquentes au milieu de la nuit. Quant aux risques d'infarctus, ils sont plus élevés le matin, parce que le cœur doit se réadapter à une activité de veille. «En une matinée, j'ai été appelé pour quatre infarctus d'affilée», se rappelle le docteur Rayo qui, avec la montée du chômage et les angoisses qui lui sont liées, confirme aussi la montée de souffrances comme l'hypertension, les ulcères et d'autres troubles liés à la perte de repères sociaux. Son rôle ne s'arrête d'ailleurs pas à l'unique acte médical: il rassure, encourage, reste disponible. Les 58 médecins de SOS Médecins – qui recense 37 163 interventions en 1997, soit 100 par jours – se recrutent selon des critères bien spécifiques: qualité d'écoute, flexibilité, sens de la débrouillardise et une solide expérience dans plusieurs services. L'aspect relationnel est important car il faut gérer l'angoisse de la famille, éviter dans la mesure du possible des solutions dures comme le transfert à l'hôpital et caser parfois l'animal domestique pour les personnes vivant seules. Certains travaillent trois mois ici et le reste de l'année dans une organisation non gouvernementale en Afrique. D'autres renforcent leurs connaissances sur le terrain en attendant de s'installer à leur compte. Il y a encore ceux qui partagent leur temps entre leur cabinet et l'intérêt médical de prendre du recul en observant le patient évoluer dans son contexte. Le contrat de travail s'étend sur une année. La rémunération s'effectue au prorata des consultations. Dès la deuxième année d'activité, ces thérapeutes mobiles peuvent prétendre à un salaire annuel oscillant entre 100 000 et 150 000 francs. Mais cette corporation très spéciale souffre d'un taux de rotation extrêmement faible. «Plusieurs sont là depuis dix ans déjà. Le vieillissement de notre personnel risque à la longue de nous causer plusieurs difficultés, estime le docteur Pierre Froidevaux, fondateur de SOS Médecins. La fatigue des gardes de nuit est difficile à gérer avec l'âge, en outre l'acte de réanimation demande une énergie considérable, comparable à celle d'un sport de haute intensité.» L'homme est un visionnaire, il pense mettre sur pied une permanence médicale au beau milieu du centre commercial de Balexert. Le point fort de sa trouvaille? Les patients pourront consulter sur Internet leur dossier médical.

Médecins de campagne à la ville

Autre décor, autres acteurs. Le service de garde de l'Association des médecins du canton de Genève (AMG) fonctionne également sept jours sur sept, mais s'arrête à 23 heures. L'AMG dispose de son propre service d'intervention rapide, Médecins Urgences, qui regroupe 30 médecins. Ils sont, pour la quasi-totalité d'entre eux, installés en cabinet privé ou travaillent comme assistants à la polyclinique de médecine. Ils assurent une moyenne de huit à dix gardes par mois. L'infrastructure est réduite à son strict minimum. La centrale des appels est sous-traitée. Pas de gyrophares, ni de sirènes hurlantes. C'est en somme le médecin de campagne à la ville qui se déplace avec son propre véhicule, utilise son Natel et se charge de la facturation des consultations. «La patiente qui a 40 degrés de fièvre avec trois enfants sur les bras est contente de nous trouver, fait remarquer le docteur Charles Selleger, membre du conseil de l'AMG. Nous pouvons voir les gens plus longuement et mieux répondre à leurs attentes. La prise en charge de certains cas sociaux nécessite beaucoup de temps et un certain doigté.» 23 heures, retour à la centrale de SOS Médecins qui reçoit un appel de détresse d'une dame de 85 ans. Juste avant de chuter, elle a eu le réflexe d'activer la téléalarme accrochée à son poignet. Rapidement, le docteur Rayo se rend sur les lieux. Un double des clés de l'appartement lui permet de secourir sa patiente immobilisée au milieu du couloir. Cette dernière refuse d'être hospitalisée. «Non, non, docteur, faites pour le mieux, je n'ai pas envie de mourir à l'hôpital!» Sa mission consistera à la convaincre des bienfaits d'une hospitalisation. En attendant, Luis Rayo discute de tout et de rien avec sa patiente pour tromper son angoisse, la borde dans son lit et éteint les lumières avant de partir. Sa mission s'arrête là.

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