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INDUSTRIE

Sur les terres sibériennes, des milliers d'ouvriers de Yukos suspendus à la décision du Kremlin

Dans le cadre de ses poursuites pour fraudes fiscales, la justice russe menace de vendre la principale filiale de Yukos. Un changement de propriétaire attendu par les travailleurs des puits. Yugansk a en effet stoppé les forages comme tout autre investissement, vivant désormais dans une logique d'inertie. Reportage à Nefteyugansk, capitale du géant pétrolier en Sibérie.

En bon tâcheron du pétrole, Rafail Sabitov parle avec certitudes. «Yugansk va finir par être vendue! Il n'y a pas de doute…», affirme brutalement cet ouvrier rencontré sur l'un des puits de la principale filiale de Yukos. Quelque 60% de la production pompée par la compagnie russe de l'oligarque Mikhaïl Khodorkovski viennent de ces terres sibériennes, recouvertes de neige argentée mais imbibées d'or noir. En ce début novembre, le thermomètre varie déjà entre 0 et – 10 degrés. C'est donc au chaud, dans la petite cabine à côté du puits en cours de réparation par son équipe que Rafail Sabitov, une chope de thé en main, parle des effets de l'affaire Yukos sur sa vie.

Dans le cadre des poursuites fiscales lancées il y a plus d'un an contre le géant pétrolier, le Ministère de la justice envisage de vendre rapidement tout ou partie de la filiale-phare Yugansk pour éponger les arriérées d'impôts toujours croissants réclamés à l'ensemble du groupe (probablement plus de 10 milliards de dollars). Des poursuites et une vente que le Kremlin du président Poutine est largement soupçonné d'avoir initiées pour se débarrasser de Mikhaïl Khodorkovski, potentiel ennemi politique, mais surtout pour réorganiser les cartes du pétrole russe, plusieurs sociétés proches du pouvoir étant pressenties parmi les possibles repreneurs. Telles sont les craintes à l'étranger et parmi un petit cercle d'analystes à Moscou.

Plus de 2000 kilomètres à l'est de la capitale, Rafail Sabitov voit les choses différemment. «Ces poursuites sont justes car Yukos est coupable de ne pas avoir payé ses impôts. Pour nous, le plus important, ce n'est pas le nom du propriétaire de la compagnie mais c'est l'assurance qu'on nous donne du travail et qu'on paie nos salaires!» lance-t-il.

Vingt mille sous-traitants

Père de trois enfants, cet ouvrier de 48 ans a en effet commencé à ressentir personnellement les conséquences de l'affaire Yukos. La procédure judiciaire a conduit à geler les comptes de la filiale en août dernier. Depuis, Rafail Sabitov n'a reçu que 50% de son salaire de septembre. «Il faut bien que je continue à payer les études de mes enfants. Parmi les ouvriers, nous sommes nombreux désormais à avoir des problèmes. On vient de couper ma ligne de téléphone. Je n'avais pas pu payer la facture.»

Yugansk affirme verser tous les salaires de ses quelque 6000 employés. Mais depuis la réorganisation de la filiale (se concentrant désormais sur l'extraction) et son éclatement en une multitude de sociétés (assurant les diverses autres activités de service et d'entretien), quelque 20 000 personnes travaillent pour des sous-traitants. Ce sont ces employés indirects comme Rafail Sabitov, en charge de la réparation des puits, qui sont les premiers touchés de l'actuelle crise.

Dans ce coin de Sibérie, la belle mécanique entre Yukos et son réseau de contractants est désormais enrouée. Sans accès à ses comptes, Yugansk a stoppé les investissements et vit désormais dans une logique d'inertie, comme le souligne Yuri Lyovin, directeur du développement de la filiale. Les forages de nouveaux puits ont été stoppés. L'achat de pièces détachées pour les pompes, dont 15% doivent être modifiées chaque mois, a été interrompu. Faute de pouvoir financer leurs transferts en hélicoptères, les équipes des puits les plus lointains ont été temporairement laissées sans relève, les ouvriers devant attendre le gel des rivières pour que leur déplacement puisse s'effectuer en bus. N'étant plus payés, les consultants de Schlumberger se sont retirés.

Rancoeurs

Autant de revers qui menacent les résultats de Yugansk, jusque-là en croissance constante. «La productivité va baisser», reconnaît Yuri Lyovin, affirmant que la production quotidienne est déjà passée de 145 000 à 144 500 tonnes. «Le plus difficile, c'est de vivre dans cette incertitude», témoigne Elena Chtcheglova, la responsable d'un des laboratoires qui, montrée en exemple par la compagnie, vante les projets sociaux du groupe et affirme vouloir rester employée Yukos.

Mais parmi les travailleurs, les déboires de Yukos ont en fait suscité d'autant moins de sympathie envers le groupe et Mikhail Khodorkovski, son principal actionnaire, qu'ils sont nombreux à se plaindre des salaires insuffisants et du manque de programmes sociaux. «Tout propriétaire autre que lui sera meilleur!» tonne Nicolas Radkhovskii, 39 ans, ouvrier d'une entreprise de construction. «Si Yukos avait été un bon employeur, s'il n'avait pas éclaté ses activités en divers sous-contractants, s'il avait payé des salaires plus élevés… nous aurions organisé des grèves pour soutenir Khodorkovski!» ajoute Andreï Kochtchelev, 42 ans, ouvrier d'une société de forage.

Mais de telles manifestations n'ont pas eu lieu. Contrairement aux commentateurs moscovites, beaucoup espèrent ici que Yugansk sera rachetée par la compagnie pétrolière voisine Surgoutneftegaz ou le géant gazier Gazprom, toutes deux des entreprises proches du Kremlin…

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