Vacances   

Quand le terrorisme rebat les cartes du tourisme

Les attentats à répétition ont laminé des destinations phares du tourisme suisse, comme l’Egypte, la Tunisie, la Turquie ou Paris. Plutôt que de céder à une paranoïa du voyage, les vacanciers helvétiques réorientent leurs préférences de villégiature vers l’Espagne, la Grèce et les circuits outre-Atlantique

La gestion de crise est devenue la norme dans le secteur touristique. Cette dernière décennie, les voyagistes ont tout vécu: marchés financiers en déroute, troubles politiques, guerres civiles, grippe aviaire, volcan islandais, tsunami, printemps arabe. Dernièrement, les actes terroristes en série – phénomène dont les conséquences sur l’industrie du voyage doivent être discutées cette semaine à Davos – ont contraint les agences à brader leurs offres. Car les attentats à répétition sont en train de laminer les destinations traditionnellement prisées des touristes suisses, notamment.

Paris en novembre 2015, Hurghada début janvier, puis Istanbul, Djakarta, ou encore Ouagadougou ces derniers jours; il ne passe plus un mois, voire une semaine sans qu’une bombe visant des vacanciers n’explose quelque part sur la planète. Où peut-on encore passer des vacances sans craindre pour sa sécurité? Petit tour d’horizon.

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Le tourisme égyptien ne s’est jamais vraiment relevé du printemps arabe. Il est aujourd’hui à l’agonie, suite au crash d’un avion de ligne russe dans le Sinaï et le coup de grâce de l’attentat contre un hôtel d’Hurghada. Le nombre de visiteurs étrangers a fondu de plus de 30% ces cinq dernières années. Les nuitées helvétiques ont par exemple reculé d’un million à moins de 820 000 (-21,2%) entre 2013 et 2014, selon le magazine Travel Inside. Hotelplan, à lui seul, a enregistré une baisse de 50% cet hiver, alors que l’Egypte a toujours figuré parmi les lieux de villégiature privilégiés des Suisses. «Pour les saisons d’automne et de printemps, c’était même la destination numéro un, estime Walter Kunz, directeur de la Fédération suisse du voyage (FSV). Aujourd’hui, si les agences vendent globalement encore 20% des volumes d’antan, c’est déjà énorme.»

Tunisie, destination morte?

Le choc est également sans précédent pour la Tunisie (plus de 250 000 nuitées en 2014). «Le pays récupérait assez bien, jusqu’aux tueries de juin dernier, qui s’est traduit par un arrêt net des réservations, suivi par des annulations en cascade», observe Walter Kunz, qui espère une reprise l’exercice à venir. Idem en Turquie, autre destination phare où séjournent chaque année un peu moins de deux millions de Suisses? «Non, 2016 s’annonce difficile pour ce pays qui a connu un engouement sans précédent, gagnant des parts de marché suite à la crise grecque. Mais cette tendance est en train de s’inverser à cause des attentats», analyse le directeur de la FSV. Pour preuve, la plateforme ebookers observe une diminution des réservations helvétiques de 15% durant le deuxième semestre de 2015. La baisse a même atteint les 28% depuis le début de l’année, EasyJet ayant carrément cessé de desservir ce marché au départ de Genève.

Les attaques terroristes de Paris en novembre dernier avaient fait reculer de 28% les nouvelles réservations de vols internationaux les trois semaines qui ont suivi les événements tragiques. Ces derniers continuent aujourd’hui de peser sur les réservations, avec un «retard de 17%» pour le premier trimestre 2016 par rapport à début 2015, selon la société spécialisée Forwardkeys ayant accès aux bases de données de plus de 200’000 agences de voyages en ligne et physiques. Même si les réservations pour la capitale française se reprennent jour après jour, la destination continue d’être affectée, à hauteur de 7,4% en provenance des Etats-Unis et de 13% depuis la Chine, malgré le Nouvel An chinois (à partir du 9 février).

Moins 20%, moins 40%, mois 60% et plus: le recul des réservations pour certaines destinations, jadis prisées des Suisses, semble n’en plus finir. L’industrie helvétique du voyage aurait-elle signé une année 2015 catastrophique? «En 20 ans d’activité, à conseiller des entités comme Jet Tours, le Club Med en passant par Swiss ou EasyJet, nous avons rarement vécu une telle situation», confirme Stéphane Perino, fondateur de la start-up genevoise Intobloo. Cet agrégateur de vacances en ligne relaie une longue liste toujours plus longue de contre-indications de voyages (actes terroristes, crise sanitaire, violences, risques d’enlèvement, etc.), émis par différents portails d’information tels le site du Département fédéral des affaires étrangères ou le Quai d’Orsay.

Optimisme pour 2016

Qu’en est-il de 2016? Les Suisses disent vouloir continuer de voyager, mais en choisissant plus scrupuleusement leurs destinations. Exemple: les côtes égyptiennes et tunisiennes sont délaissées au profit des Iles Canaries et des Baléares, selon un sondage réalisé par la FSV auprès des quatre grands tour-opérateurs du pays (Globetrotter, Hotelplan, Kuoni et Tui) et publié vendredi dernier. Outre les débouchées balnéaires classiques que sont l’Espagne, le Portugal, l’Italie, les îles grecques et Chypre, les Etats-Unis, le Canada, les croisières en Croatie à bord d’un voilier, les circuits en Colombie ou encore les safaris en Namibie sont très demandés. Idem pour Oslo, Copenhague, Helsinki, Stockholm et les circuits en Islande, venus se substituer aux escapades parisiennes. Quant au Maroc, il n’a jamais vraiment souffert du contrecoup des attentats dans les pays voisins, assure Prisca Huguenin-dit-Lenoir, porte-parole d’Hotelplan Suisse (propriétaire des marques travel.ch, Vacances Migros, Hotelplan, Tourisme Pour Tous, Travelhouse et Globus Voyages).

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Toutefois, en dépit de la menace terroriste, 2015 a quand même enregistré un nombre record de 1,18 milliard de touristes internationaux, soit une progression de 4,4% sur un an, a annoncé lundi l’Organisation mondiale du tourisme (OMT). La fréquentation a augmenté en Europe (+5%), en Asie-Pacifique (+5%) et sur le continent américain (+5%), mais a reculé de 8% en Afrique du Nord. Traduction: les incitations relatives aux taux de change et les prix du pétrole en baisses ont été plus forts que les turbulences géopolitiques et l’islamisme radical. L’OMT s’attend même à une nouvelle progression de 4% des arrivées touristiques internationales en 2016 dans le monde.

Collaboration Adrià Budry Carbò

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