«Ce serait génial de jeter une tarte à la crème au visage de tous ceux, à Wall Street, qui ne croient pas en nous», écrivait Elon Musk en août aux employés de Tesla. Jeudi, pour lui donner raison, l'action du fabricant de voitures électriques haut de gamme bondissait de plus de 5% à l'ouverture de la bourse après la publication de ses résultats. Douze trimestres consécutifs dans le rouge, des centaines de millions de dollars perdus… Puis, dans la nuit de mercredi à jeudi, la communication d’un bénéfice de 22 millions de dollars. Tesla a affiché le deuxième bénéfice trimestriel de son histoire, démarrée en 2003. Le fabricant n’a pas encore gagné son pari, vu le nombre de défis qu’il doit encore relever. Mais cette annonce pourrait calmer, au moins pour un temps, les Cassandre qui prédisent une fin rapide au constructeur californien.

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Tesla est aujourd’hui l’Apple de la fin des années 2000. Une société dirigée par un entrepreneur visionnaire, Elon Musk, travailleur acharné et doté d’un ego très bien dimensionné, qui n’est pas sans rappeler Steve Jobs. Comme l’iPhone d’Apple, la première Tesla «Model S», lancée en 2012 par une société toute nouvelle sur le marché des voitures, est venue secouer un secteur dominé par des géants bien établis. Et comme Apple, Tesla suscite, par son arrogance et ses promesses, autant d’amour que de haine.

Le constructeur fait  beaucoup parler de lui, alors qu’il ne représente que 0,086% du marché automobile mondial. «Bien sûr, Tesla est un acteur minuscule à cette échelle, mais c’est le seul fabricant de véhicules purement électriques qui a du succès. Ses voitures sont sexy, son usine tourne à plein régime et l’autonomie de ses modèles est bonne, affirme Anja Schulze, professeure au Swiss Center for Automotive Research de l’Université de Zurich. Sans que l’on s’en aperçoive naissent et disparaissent des dizaines de clones de Tesla dans le monde. Donc oui, cette société est spéciale.» En Suisse, Tesla a vendu 1283 véhicules neufs entre janvier et septembre, selon les chiffres d'Auto Suisse, soit 0,55% du total.

Le défi de la production

Cette année, Tesla devrait produire environ 75 000 véhicules. Elon Musk a réitéré sa volonté d’en faire sortir 50 000 de son unique usine de Fremont (Californie) durant le deuxième semestre. Selon lui, l’objectif de produire 2000 véhicules par semaine est désormais atteint, alors que les commandes pour les modèles S et X ont augmenté de 68% sur un an. Elon Musk a réaffirmé qu’il n’avait pas l’intention de construire une deuxième usine. Le modèle 3 – dont le premier prix sera de 35 000 dollars, soit moitié moins que les voitures S et X – doit toujours être construit dès fin 2017. A titre de comparaison, le premier prix du modèle S, en Suisse, est d’environ 74 000 francs.

Plus de 373 000 précommandes ont été enregistrées pour le modèle 3, alors qu’Elon Musk vise toujours une production de 800 000 véhicules par an d’ici à 2018. Est-ce réaliste? «Honnêtement, atteindre ce chiffre serait extraordinaire, tempère Anja Schulze. Mais j’ai de la peine à y croire: sans partenaire de taille pour la production, Tesla n’y arrivera pas. Et 2018, c’est demain. Pour arriver à ce chiffre de 800 000 véhicules, il faut ouvrir de nouvelles usines, engager massivement… Même un constructeur établi comme General Motors ou Volkswagen ne peut pas, dans un délai si court, accroître autant sa production». Tesla risque donc de décevoir. «Et cela pourrait porter préjudice à la société, car des dizaines de milliers de clients potentiels, qui ont déjà versé un acompte de 1000 dollars, seront très frustrés de ne pas recevoir leur modèle 3 à temps», poursuit la professeure.

La pression des concurrents

Nain à l’échelle mondiale, Tesla affirme progresser sur des marchés très précis. Ainsi, Elon Musk a déclaré que le modèle X détenait désormais 6% du marché américain des modèles 4x4 (SUV), alors que le modèle S représentait 32% du marché des 12 voitures de luxe se vendant le mieux aux Etats-Unis. Mais si l’on tient compte du marché des véhicules électriques, Tesla est encore petit. Rien qu’en Chine, selon le site spécialisé ev-sales, cité par Forbes, 450 000 voitures électriques seront vendues cette année. Car Tesla fait face à des concurrents qui livrent un nombre sensiblement plus élevé de modèles. Au premier semestre, le Chinois BYD a vendu 53 400 voitures électriques en Chine uniquement, contre 33 200 pour Tesla dans le monde entier. Et à elle seule, l’alliance Renault-Nissan, notamment grâce au modèle Zoé, a vendu au total 350 000 voitures électriques, dont 100 000 sur la période entre août 2015 et août 2016.

La Renault Zoé est disponible aujourd’hui à partir de 21 500 francs en Suisse. Sur le marché américain, la Chevrolet Bolt doit être lancée d’ici quelques semaines pour un prix de 37 500 dollars. Elle est clairement vue comme étant la principale concurrente du modèle 3 de Tesla. Récemment, Bob Lutz, ancien vice-président de General Motors, incendiait Tesla, affirmant que «beaucoup de personnes croient que Tesla a une technologie supérieure, mais ce n’est pas vrai. Les autres constructeurs automobiles proposent ou vont proposer des voitures électriques avec une autonomie de 500 km». Mais Tesla a un avantage, estime Anja Schulze: «Ses modèles sont sensiblement plus attirants que ceux des concurrents, même BMW. Le fait d’avoir commencé à attaquer le marché avec des modèles de luxe pour ensuite produire une voiture de milieu de gamme est intelligent. A condition, encore une fois, de tenir les promesses…» Et le fait d’équiper toutes ses voitures avec un système de pilotage autonome pourrait profiter à Tesla.

Une gestion délicate du cash

Elon Musk l’affirme, il n’aura pas besoin de lever de nouveaux fonds pour ces prochains mois, notamment pour lancer la production du modèle 3. Mais la société pourrait tout de même se refinancer, a-t-il ajouté, pour «réduire les risques» et conserver un matelas de liquidités en cas d’événement extraordinaire, tel un ralentissement de l’économie mondiale. Aujourd’hui, la société détient 3,1 milliards de dollars de réserve, un chiffre quasiment inchangé sur trois mois. Selon Elon Musk, la fusion controversée entre le fabricant de panneaux solaires SolarCity et Tesla devrait être neutre pour le second, voire même lui apporter des liquidités. Mais de nombreux analystes doutent de ce scénario, craignant que SolarCity, qui perd de l’argent, ne mange des liquidités à Tesla.


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