Une place financière en peau de chagrin

Tessin Le canton italophone a perdu 25% de ses banquiers depuis les années 1990, nettement plus qu’ailleurs en Suisse

Le sort de sa place financière est suspendu à la nouvelle offre de régularisation fiscale italienne

Si les conditions sont trop dures,un exodede la clientèleest à redouter

Mi-novembre, le soleil qui brillait à Lugano faisait oublier un peu les dégâts causés par les pluies diluviennes qui s’y sont abattues durant la première moitié du mois. Après les inévitables discussions à propos des intempéries, l’autre sujet du moment est l’accord fiscal avec l’Italie, attendu d’ici à la fin de l’année.

La place financière de Lugano retient son souffle. Elle a déjà payé un lourd tribut à la dernière crise financière et aux deux amnisties fiscales mises en place par Giulio Tremonti, ministre de l’Economie et des finances entre 2008 et 2011. Depuis 1990, les effectifs dans le secteur bancaire ont fondu de 25% au Tessin, comparé à une baisse de 10% pour les banques helvétiques.

Pour analyser ce recul, rendez-vous est pris au Centre d’étude bancaire logé dans la Villa Negroni, un bâtiment historique de Vezia, au-dessus de Lugano. Directeur de l’Association bancaire tessinoise (ABTI), Franco Citterio nuance l’ampleur de la baisse enregistrée en treize ans. A fin 2013, le secteur bancaire au sens strict employait encore 6465 personnes au Tessin, contre 8606 en 2001. «Sur ces 2000 emplois en moins, seule la moitié correspond à des pertes effectives. Environ 1000 emplois sont sortis des statistiques car ils ont été transférés dans des sociétés en dehors du secteur bancaire. Néanmoins, ils existent encore», souligne-t-il. Et de citer les activités de support au secteur bancaire, à l’exemple de B-Source, une société d’externalisation de services informatiques qui emploie 700 personnes.

Encore davantage que le reste de la place financière suisse, Lugano a subi de plein fouet les pressions exercées sur la gestion de fortune. «A la fin des années 1980 et 1990, l’hôtellerie avait pour habitude de se plaindre que les banques lui volaient son personnel. Le climat a changé ensuite. Beaucoup d’employés non spécialisés sont sortis de la branche», se souvient une ancienne employée romande qui a longtemps travaillé dans une banque de taille moyenne de Lugano, qui a elle-même quitté le secteur.

Les services financiers dans leur ensemble emploient quelque 11 000 personnes au Tessin, soit environ 7% des emplois du canton (5% en moyenne Suisse), selon l’organisation de promotion Ticino for Finance. Ce nombre était estimé à près de 15 000 il y a dix ans. Autre signe de difficultés: l’aéroport de Lugano a vu son nombre de passagers chuter de 15% en 2013.

La baisse de l’emploi la plus prononcée concerne UBS et Credit Suisse, qui avaient beaucoup investi au Tessin dans les années 1990 et dont les effectifs ont fondu de 2665 à 1698 postes en treize ans.

Alfredo Gysi, président de la BSI et figure tutélaire de la place financière tessinoise, explique que, suite à l’évolution technologique, les deux grandes banques suisses «ont progressivement concentré ailleurs les fonctions de siège, comme les salles des marchés ou les fonctions administratives, en ne laissant au Tessin que les fonctions commerciales. Pour toute une série de métiers bancaires, le marché tessinois s’est beaucoup réduit.»

Comment diminuer la dépendance de la place envers l’Italie? La BSI, premier employeur du canton avec 1062 postes à Lugano sur un total de près de 2000, a axé sa croissance sur les pays émergents. Stefano Coduri, son directeur depuis 2012, explique que la BSI poursuit une stratégie similaire à celle d’autres gérants de fortune helvétiques qui misent sur les pays émergents en développant des équipes spécialisées en fonction des marchés visés. Lugano a-t-elle encore la taille critique nécessaire? «La taille de la place financière tessinoise est encore suffisante», juge-t-il. «Les compétences sont restées même si le nombre d’emplois a diminué dans le secteur bancaire. Qu’il s’agisse de business-outsourcing, de la gestion des risques ou du développement informatique, tout est disponible ici», ajoute-t-il.

Est-il possible de se diversifier pour les gérants indépendants? «C’est très difficile», admet Roberta Poretti Schlichting, directrice du bureau luganais de l’Association des gérants de fortune indépendants. «Il faut des générations pour diversifier la clientèle. C’est plus facilement envisageable pour une banque. Mais les gérants indépendants ont un contact plus étroit avec leurs clients. Même après les amnisties fiscales en Italie, ils ont pu garder une bonne partie d’entre eux», observe-t-elle. Malgré tout, elle connaît des gérants indépendants qui ont déplacé une partie de leurs activités à l’étranger. Comme au Liechtenstein ou à Londres, où il est plus facile de servir la clientèle européenne.

Des employés non liés à la gestion de fortune ont aussi quitté le Tessin. Un banquier tessinois établi à Zurich illustre cette évolution comme suit: «Avant, les employés de banque qui quittaient Lugano pour Zurich ou Genève espéraient y retourner à 40 ans. Maintenant, plutôt à la retraite».

Certains gérants ont déplacé leurs activités au Liechtenstein ou à Londres pour servir la clientèle européenne