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Notre journaliste reste coi devant le kit de collecte de son ADN.

Récit

Test génétique: comment l’ADN a révélé mon talon d’Achille

Après avoir suivi les stars du FC Barcelone pendant cinq ans, SM Genomics ouvre ses éprouvettes aux sportifs amateurs. Cette start-up catalane propose d’évaluer votre propension aux blessures. Nous avons testé ce système encore imparfait

Piqué, Rakitic, Messi… Dans mon plan de carrière parfait, mon nom aurait dû se mêler à cette feuille de match fantasmée. Les aléas de la vie, mon talent balle au pied et – il semblerait – mon patrimoine génétique en ont décidé autrement.

Mais même si je ne joue que d’infâmes rencontres de ligues inférieures, une start-up barcelonaise m’a ouvert ses éprouvettes pour réaliser les mêmes tests génétiques que les plus grandes stars du FC Barcelone, afin d’évaluer mes prédispositions sportives (ou leur absence).

Base génétique avec 74 joueurs du Barça

SM Genomics, spin-off de l’Université de Barcelone, est née des travaux du médecin de la première équipe du Barça, le Dr Ricard Pruna. Il a testé l’effectif de ce poids lourd du football mondial pendant cinq saisons (2007-2012). Les résultats ont été consignés dans sa thèse de doctorat, qui a ensuite donné naissance à la start-up.

Ni une ni deux, mon petit cœur de sportif frustré n’a fait qu’un tour. Sur son site décliné en quatre langues, SM Genomics promet de «découvrir mon profil nutritionnel et lésionnel pour améliorer ses performances sportives». Trois options s’offrent à moi: les tests génétiques de nutrition (140 euros), blessures (160 euros) ou premium (260 euros). J’opte pour cette dernière, dont les résultats sont garantis dans un délai de trois à quatre semaines, dès l’envoi de l’échantillon de salive.

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La route de la salive

Il semblerait pourtant que les douaniers suisses soient plus susceptibles sur l’import/export de liquides biologiques que sur ces commandes multiples de chaussures Zalando (de trois tailles différentes, pour être sûr que l’une au moins corresponde). Après une rapide discussion téléphonique avec SM Genomics, nous décidons de faire passer la route de la salive par le village de Gaillard, en France voisine, qui a l’avantage d’être dans l’Union européenne.

Envoyé en début de semaine depuis Barcelone, je retrouve un kit de collecte bleu le vendredi dans ma boîte aux lettres gaillardine. Il s’agit d’une sorte de coton-tige, monté sur une éprouvette taille brosse à dents, et d’une enveloppe pour les échantillons biologiques. La procédure est assez intuitive mais SM Genomics a pensé à glisser des instructions pour ceux qui ignoreraient tout de l’art du frottis buccal.

A qui confier le transport de mes données génétiques? C’est la question que je me suis posée après avoir scellé l’enveloppe. Pris de doute, je passe un coup de fil à Oriol Llampayas, qui a pris la tête de la start-up barcelonaise, alors que le docteur Ricard Pruna se consacre à plein temps aux bobos des joueurs catalans. Le sympathique chercheur me rassure: les échantillons restent «stables» jusqu’à 60 jours.

Dans le doute, nous convenons tout de même d’un envoi express via FedEx. Après plusieurs tentatives infructueuses sur le site web de ce groupe de livraison, je me résigne à passer commande par téléphone. Quelques mélodies d’attente plus tard et de laborieuses explications quant au «contenu» de mon colis, l’opératrice finit par s’excuser de ne pouvoir honorer ma demande. Le problème ne vient pas du fait que je m’apprête à exporter ma salive vers l’Espagne mais de la provenance de mon numéro. «Rappelez avec un téléphone français», hasarde-t-elle. A l’ère des tests génomiques à domicile, les frontières administratives restent, elles, très XXe siècle.

Les obstacles ne sont pas que techniques, mais aussi éthiques et politiques. La perspective d’une généralisation de ce type de tests fait frémir le Conseil national, qui s’est accordé, fin février, sur une révision de la loi fédérale sur l’analyse humaine datant de 2007.

Une opinion à ce sujet: Analyse génétique humaine: la sagesse du parlement

Révéler des maladies ignorées

Mon échantillon de salive finit par arriver à Barcelone une semaine plus tard. Pour tuer le temps, je bavasse génétique avec Oriol Llampayas. «Les tests ne donnent pas de diagnostics mais des prédispositions aux blessures», souligne-t-il d’entrée de jeu. Les scientifiques ont observé que des associations de nucléotides sur certains gènes – l’équivalent du code binaire informatique – peuvent influencer l’activité sportive. Certaines de ces variations, ou polymorphismes, conditionneraient la capacité de récupération, le risque de blessures aux ligaments ou au tendon d’Achille, mais aussi la puissance et l’endurance d’un individu.

«C’est très délicat. On parle d’ADN de personnes avant d’être des joueurs, explique-t-il par Skype. On a beaucoup de données sensibles, plus que ce qu’on aimerait parfois.» Oriol Llampayas a l’air mal à l’aise face à son propre produit. La société n’a jamais communiqué, pour des raisons contractuelles, sur sa collaboration scientifique avec le Barça. Elle n’a pas non plus révélé les noms des autres équipes de Premier League ou de la Liga avec qui elle travaille actuellement. Des fuites internes et la volonté de certains de promouvoir le Barça Innovation Hub, lancé en 2017, s’en sont chargées pour elle.

Lire aussi «Le Barça mise sur les progrès de la science»

Je me suis moi aussi lancé dans cette procédure la fleur au fusil. Mais cette légèreté s’estompe au fil des discussions avec mes proches, qui ne trouvent pas forcément ça «fun». On m’interroge: «Tu veux vraiment tout savoir? Tu fais quoi si on te dit que tu as tant de probabilité de développer un cancer dans dix ou vingt ans ou d’avoir la maladie d'Alzheimer?»

Je les trouve un peu alarmistes, mais je n’y avais pas pensé. Je conviens alors d’un nouveau rendez-vous téléphonique avec Oriol Llampayas. «On n’est qu’au tout début de la génétique. Cette science pourra répondre à beaucoup de questions, mais on ne sait pas encore les lui poser.» Les tests ADN évaluant les prédispositions aux maladies cardiaques ou aux cancers existent, mais ils vont bien au-delà du champ de recherche de SM Genomics, qui ne séquence qu’une infime partie de mon génome.

En quête d’une balance de bio-impédance

La suite de la procédure me ramène à des considérations plus prosaïques. Je dois compléter un questionnaire extrêmement précis sur trois jours concernant mes habitudes alimentaires, mes heures de sport et le type d’effort exercé. Mon emploi du temps de journaliste s’avère chaotique, et j’imagine ma consommation de café nuisible pour l’organisme. Non sans honte, je note également que j’ai mangé des pâtes trois midis de suite.

Plus compliqué, je dois également fournir mon indice de masse graisseuse à l’aide d’une «balance de bio-impédance». Ça ne vous dit rien? Pas plus qu’à cette célèbre chaîne de pharmacie que j’ai contactée pour en trouver.

C’est finalement Junior qui me tire d’affaire. Junior, c’est le coach sportif d’un fitness du coin. L’un de ses collègues possède l’un de ces appareils qui mesurent la résistance du corps (liée au taux de matière grasse) en envoyant un léger courant électrique. Il me tend une sorte de manette en me prévenant: «C’est très imprécis, les résultats varient en fonction de ce que tu as mangé, de l’heure de la journée. Je ne l’utilise jamais avec mes clients.» J’obtiens un résultat de 11,4%. Je peux donc continuer à manger des pâtes tous les midis puisque la moyenne masculine est à 14%.

Au total, il se sera écoulé bien plus d’un mois avant la remise de mes résultats. Mais le concept vient tout juste d’être lancé. J’apprends même que je suis l’un des premiers sportifs amateurs de la start-up.

Appelez-moi «tendons fragiles»

Du coup, c’est Oriol Llampayas lui-même qui m’envoie les deux fichiers par courriel. Celui sur les blessures est plutôt compliqué à interpréter. Les résultats sont séparés en trois catégories – muscles, tendons et ligaments – avec à chaque fois une mesure de la propension à subir l’une de ces blessures dites de «non-contact», une évaluation de ma capacité à récupérer après un effort et la gravité des différents types de blessures potentielles.

Les deux principaux enseignements sont grosso modo: 1) J’ai besoin d’un peu plus de temps de récupération musculaire que la moyenne, mais mon risque de blessure est faible notamment en raison de mon polymorphisme CT, associé à l’élastine, et donc, à la réparation de tissus. 2) J’aurais du mal à récupérer après une blessure aux tendons (polymorphisme TT) et, si elle se produisait, les conséquences pourraient être lourdes. Heureusement, les tendinites et ruptures de ces précieux câbles corporels me sont inconnues depuis vingt-deux ans que je sévis sur les terrains.

Il faut dire que le résultat est relatif. Le risque de blessure (de très bas à très élevé) est en réalité calculé grâce à un algorithme fait maison prenant en compte plusieurs études scientifiques ainsi que la base de données de SM Genomics. Et cette dernière est construite sur un échantillon de sportifs d’élite dont on imagine l’ADN plutôt conquérant. Un biais scientifique important selon certains spécialistes.

Autant consulter un «horoscope»

J’ai demandé à Jacques Fellay d’interpréter mes analyses. Pour ce médecin et professeur de génétique à l’EPFL et au CHUV, le nombre de patients de SM Genomics et les polymorphismes étudiés (17) représentent un «socle scientifique très fragile» au vu des millions de constellations de polymorphismes existants et de la relative faiblesse des études publiées jusqu’ici dans le domaine de la génomique du sport. «Les différences identifiées, de l’ordre de quelques pour cent à l’échelle de la population, ne changent pas la donne au niveau individuel, souligne-t-il. A l’heure actuelle, ces analyses ne sont guère plus fiables qu’un horoscope. Mais il est très probable qu’avec l’avancée des connaissances, il sera un jour possible de détecter certaines prédispositions athlétiques dans le génome.»

La génomique sportive manque donc encore de bases de données suffisamment solides. Ce qu’est parvenue à obtenir la société américaine 23andMe, fondée en 2008, pour ses tests de généalogie grâce à sa tarification agressive (99 dollars le test, remonté ensuite à 199) et la curiosité naturelle de gens pour connaître leurs origines ethniques. «Ils sont parvenus à court-circuiter la recherche traditionnelle en constituant une base de données d’un million de personnes, souligne Jacques Fellay. Ce qui leur a permis d’affiner leurs analyses et de commencer à répondre à des questions à l’interface de la santé et du bien-être, comme la propension à développer une calvitie.»

Entraînement vs patrimoine génétique

Oriol Llampayas admet l’existence de certaines critiques scientifiques à l’encontre de SM Genomics. «La génétique n’est pas le seul facteur de blessures. L’alimentation, l’âge ou le sport pratiqué influent aussi. Et le renforcement des muscles adjacents aux ligaments peut atténuer les risques de 20 à 30%. D’où l’intérêt de personnaliser sa préparation.» Pour lui, l’homogénéité de leur base de données génomiques permet justement de «contrôler» les autres variables.

Oriol Llampayas ne cache pas non plus que le modèle d’affaires de SM Genomics vise à collecter des données pour «améliorer le produit actuel». Le kit envoyé par la société contenait justement un formulaire de consentement lié à l’utilisation des données anonymisées dans des publications scientifiques.

De nouveau tests

En mai, la société va aussi lancer des tests liés à l’endurance et à la puissance physique: certaines variations de gènes sont effectivement associées à une contraction musculaire rapide (fréquente chez les sprinters jamaïcains) ou à une contraction musculaire plus forte (le coureur de fond kényan). Entre-temps, SM Genomics m’envoie la nouvelle version des tests, dont le design a été épuré pour plus de clarté et qui inclut certains exercices physiques pour renforcer les «zones à risques».

J’ai toutefois l’impression d’en avoir plus appris sur moi-même durant le processus qu’à l’obtention des résultats. En jetant un dernier regard sur mon questionnaire, je me rappelle toutefois que je n’ai pas encore ouvert mon dossier sur mes prédispositions nutritives. Surprise: outre des tableaux qualifiant mes besoins énergétiques en fonction de mes heures de sport, cette mention (confirmée par un spécialiste): «Vous présentez une métabolisation déficiente au lactose.»

Le processus ne m’aura pas permis de rejoindre Rakitic, Messi et Piqué, mais au moins il aura changé la composition de mon frigo.


En chiffres

140 000 C'est le nombre de tests génétiques effectués pour des raisons médicales en Suisse en 2016, contre 50 000 en 2008, selon le conseiller fédéral Alain Berset.

Cette donnée n’inclut cependant pas les tests de prédispositions sportives ou nutritives, souvent effectués par des entreprises étrangères comme la catalane SM Genomics ou l’anglaise DNAFit.

14 C'est le nombre de fournisseurs de tests ADN en Suisse, selon une étude commandée en 2015 par l’Office fédéral de la santé publique. Les plus connus d’entre eux sont ProGenom Schweiz, Soledor et iGENEA, ou Genes, qui a été rayée du Registre du commerce en 2017.

5 millions C'est leur chiffre d’affaires estimé en 2015, en francs.

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