Au cœur des marchés

Dans la tête de la BCE

– Monsieur le gouverneur, je crois que nous avons un problème.– Comment ça, Marcus, je croyais avoir été clair, non?– Oui Monsieur… mais mes informateurs dans les marchés sont inquiets; ils attendent que vous doubliez la taille du bilan. Ils me disent vouloir voir des actes.– Marcus, vous savez que nous sommes autant efficaces par notre parole que par nos actes.– Certes Monsieur, mais… les Japonais viennent de tirer, et nous, nous semblons couler.– Juste Marcus, et en plus Hiroto ne m’a même pas prévenu. Foutue collaboration internationale! Ceci dit, Xing doit être encore plus en colère. Vous avez vu Marcus? Le yen! Il s’effondre contre le yuan. Ça me rappelle 1996 quand le yen avait perdu 20% en 6 mois contre le dollar, mettant à mal la compétitivité des pays émergents et contribuant à la crise de 1997.– Monsieur…– Les Japonais veulent une nouvelle guerre des devises? Marcus, vous en pensez quoi?– Monsieur… ils ont raison, ils défendent leur pays. Et puis, la Fed a réussi avec ses programmes: croissance à 3%, bénéfices en hausse, chômage au plus bas, marchés au plus haut… – Bon, alors on fait comment, Marcus? Les Japonais, ils n’ont pas les Allemands sur leur dos, eux!– Monsieur, ne vous faites pas trop de soucis avec les Allemands, ils commencent à apprécier votre politique.– Ah bon?– Oui, la baisse de 10% de l’euro, c’est bon pour leurs exportations en dehors de la zone euro! Celles-ci représentent 17% de leur PIB et sont plus importantes que celles vers la zone euro.– Mais alors, Marcus, de qui dois-je m’inquiéter?– De la France, Monsieur! Ou plutôt de la perception des marchés sur l’évolution française.– Pourquoi?– Vous vous souvenez, Monsieur, on ne sait pas à quel moment les marchés commencent à paniquer. Aujourd’hui ils voient bien que les propositions de M. Valls sont bonnes, mais ils comprennent qu’il n’arrivera pas à les appliquer, et la France ne pourra alors pas honorer ses engagements sur son déficit budgétaire et sa dette publique. – «Va bene», Marcus, mais les Etats-Unis ou le Japon n’ont en rien amélioré leur déficit budgétaire structurel, et leur dette publique continue de progresser.– Oui Monsieur, mais l’Amérique a la croissance et la banque centrale japonaise est prête à acheter toute la dette publique du pays… alors que nous, on n’a ni l’un, ni l’autre!– On fait quoi Marcus, alors?– C’est pour ça que je suis inquiet, Monsieur. En plus, les Français savent qu’ils sont systémiques, «too big to fail»! On ne peut donc pas compter sur eux pour réduire leurs dépenses budgétaires.– Marcus, vous déprimez? Je vais gonfler le bilan de la banque avec d’autres instruments. Et puis, la France va profiter également de la baisse de l’euro et du pétrole, et des 300 milliards de Jean-Claude, non? Un point de croissance en plus, comme vous dites!– Oui Monsieur… mais on n’a pas beaucoup de temps… dans une année la France sera en campagne électorale et si rien n’a changé, ce ne sont pas les marchés qui vont sortir ce pays de la zone, mais les Français eux-mêmes!– Marcus, on ne peut pas faire le job des politiques à leur place, on doit bouger!– Au risque de les encourager à ne rien faire, Monsieur…– «No choice» Marcus, «al lavoro»!

* Bordier & Cie