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Praça do Comércio, à Lisbonne.
© Carlos Costa/NurPhoto

Dix ans après

Le textile portugais s’offre une nouvelle jeunesse

La concurrence de nouveaux producteurs asiatiques avait mis à mal l’industrie du textile au Portugal, comme dans le reste de l’Europe. La crise financière de 2007-2008 lui avait donné le coup de grâce. Dix ans plus tard, le secteur renaît. Il est même l’un des piliers du dynamisme retrouvé de l’économie lusitanienne

Que sont les PIIGS devenus? Du 23 au 27 juillet, «Le Temps» est en reportage dans les cinq pays de l’Union européenne qui avaient, il y a une décennie, une économie si faible: le Portugal, l’Italie, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne.

Un train léger relie Porto, ville portuaire sur la côte nord-est du Portugal, à Guimarães, cité médiévale au nord du pays, toutes les heures. Il traverse une quinzaine de communes. Situées au cœur du Val d’Ave, Rio Tinto, Vilarinho, Santo Tirso, Vila do Condo ou Monte de Carvalho incarnent la renaissance de l’industrie du textile et de la confection au Portugal. 10% des exportations en 2017, juste derrière les machines-outils, équipements électriques et électroniques (15%) et les pièces détachées, notamment pour l’industrie automobile (12%).

Le textile est ainsi redevenu l’un des piliers du dynamisme économique retrouvé du Portugal, après la crise qui avait frappé le pays dès 2007 et l’avait plongé dans une longue récession, de 2008 à 2014. Lisbonne avait alors dû recourir à un programme d’aide de l’Union européenne et du Fonds monétaire international pour sortir de l’ornière.

Le Val d’Ave revient de loin, lui aussi. Des dizaines d’usines abandonnées, rongées par la rouille et envahies par la végétation qui défilent le long de la route, sur les flancs de colline et en bas dans la vallée. A Santo Tirso, Arco Texteis, une des prestigieuses fabriques de prêts-à-porter au Portugal, avait fermé en 2015. A côté de la gare ferroviaire, l’énorme site est totalement laissé à l’abandon, dans l’indifférence générale.

Concurrence chinoise

«De tristes souvenirs d’une belle époque, lorsque le Portugal était un grand exportateur de textile, déplore Luis Guimarães, patron de Polopique, une entreprise rescapée de la crise, sise à Vilarinho. Il est trop facile de pointer du doigt la mondialisation et la concurrence chinoise, indienne ou vietnamienne pour expliquer le déclin des années 1990-2000.» Le coup de grâce est arrivé avec la crise économique et financière de 2007-2008.

«La filière n’était pas préparée à faire face à une crise, poursuit Luis Guimarães. Elle avait vécu de beaux jours et fait la fortune de nombreuses familles. Mais ces dernières n’avaient pas réinvesti dans la modernisation des outils de production.» Elles n’avaient pas non plus préparé la relève. La deuxième ou troisième génération avait hérité des entreprises familiales, mais avait vite déchanté. En 2008, lorsque la crise a démarré, plusieurs centaines de fabriques qui étaient déjà fragiles ont mis la clé sous le paillasson. Dans la foulée, elles ont jeté des milliers d’ouvriers à la rue. «Découragées, les autorités d’alors nous disaient que le Val d’Ave devait trouver un autre destin», se souvient le patron de Polopique.

Il faut dire que le Portugal avait bénéficié de l’Accord multifibres selon lequel les nouveaux producteurs d’Asie devaient volontairement limiter leurs exportations vers l’Europe et les Etats-Unis. Signé en 1994, il est arrivé à échéance en 2005, et en 2008 pour la Chine.

Produire pour Zara

Polopique a non seulement survécu à la crise, mais grâce à une stratégie clairvoyante et à l’innovation, elle incarne fièrement la renaissance de cette industrie qui rétablit graduellement la réputation du Portugal comme un fournisseur de renommée mondiale. L’entreprise fondée par Luis Guimarães et sa femme Filipa en 1996 occupe aujourd’hui plusieurs unités (tissage, filage, couture, emballage et logistique). Sur une surface de 70 000 mètres carrés, les 1070 collaborateurs produisent 35 millions de mètres de tissus et 20 millions de pièces d’habits. 90% de la production est réalisée exclusivement pour la marque espagnole Zara, qui compte des magasins dans 47 pays. Au départ, Polopique est née dans un minuscule local avec 20 employés.

«Un contrat à long terme avec une marque de confiance et en pleine expansion a été probablement notre principale force, explique Luis Guimarães, homme confiant et affable, rencontré dans son bureau à Vilarinho. Nous avons en effet grandi avec Zara.»

Cet entrepreneur n’est pas arrivé dans le secteur par hasard. «J’ai grandi dans une famille qui était déjà dans la filière depuis longtemps.» Prédestiné à reprendre l’entreprise familiale, il s’est inscrit dans une haute école de gestion à Londres. Plus pressé de mettre la main à la pâte que d’empocher un diplôme, le jeune homme est rentré au pays sans terminer ses études. Il n’était toutefois pas sur la même longueur d’onde en matière de gestion et de stratégie que sa famille. Dès lors, il a créé sa propre entreprise en partenariat avec son épouse, dont les parents étaient aussi engagés dans le textile.

Supermarché contre épicerie de quartier

En 1996, le train de la globalisation est bien en marche. De nouveaux concurrents, notamment d’Asie, alimentent le marché mondial de textile. «Je me suis dit qu’elle était un supermarché géant et Polopique l’épicerie du quartier, raconte Luis Guimarães. J’étais convaincu que les détaillants européens préféreraient s’approvisionner au Portugal qui est à deux heures de toutes grandes villes du continent. Des clients peuvent venir le matin, négocier les achats dans la journée et rentrer au pays à la fin de la même journée.»

Le fast fashion, ce nouveau phénomène selon lequel la mode vestimentaire est éphémère, n’est pas commode pour les fabriques en Asie qui travaillent sur de grandes commandes et à long terme. «En revanche, nous sommes capables de satisfaire les exigences des clients en l’espace de quelques semaines», vante le patron de Polopique.

Son succès, Luis Guimarães le doit aussi aux leçons tirées du déclin du secteur dès les années 1990. «Investir dans la technologie constitue une priorité absolue.» De son bureau tout en bois et en verre, qui jadis était une ferme, il aperçoit l’ensemble de son site. «Lorsque nous avions acheté le bâtiment en face – il est peint tout en blanc et a l’air flambant neuf – c’était comme s’il sortait de la guerre de Bosnie, plaisante-t-il. Si l’ancienne génération avait modernisé les équipements, le Portugal aurait mieux résisté à la crise.»

585 euros par mois

Luis Guimarães se veut un patron social. Il regrette d’emblée que le salaire minimum au Portugal ne soit que de 585 euros par mois. «Je ne peux pas comprendre ceux qui ont fixé cette limite et comment des familles peuvent survivre avec une telle somme. Pour ma part, je paie 30% de plus. C’est de la solidarité, mais c’est aussi le prix à payer pour leur fidélité.» Polopique tourne nuit et jour, sept jours sur sept. Les ouvriers travaillent à tour de rôle, six heures par jour.

La commune de Carvalho est située à une dizaine de minutes de Vilarinho, toujours dans le Val d’Ave. C’est ici que Calvelex est installée depuis 1985, qui est, s’il en faut, un autre exemple de la renaissance de l’industrie portugaise du textile. Son patron, Cesar Araujo, 50 ans, personnage gai et enthousiaste, se prénomme le «Tailleur des temps modernes». «Je sais manier des ciseaux pour couper le tissu et l’aiguille pour coudre, se pavane-t-il dans sa salle d’exposition remplie des modèles d’habits visiblement destinés à de grandes marques. Je ne dévoilerai pas les noms de mes clients.»

Calvelex produit un million de chemises, pantalons, jupes, blouses, pulls et vestes par année, qui sont vendues en Europe et aux Etats-Unis. La fabrique fournit également des uniformes pour les employés de nombreuses entreprises, notamment des compagnies d’aviation et d’hôtels. «C’est une niche qui rapporte gros», chuchote-t-il.

«Le Portugal ne peut pas habiller le monde»

Cesar Araujo assume également les fonctions de président de l’Associaçao nacional das industrias de vestuario e confecçao (Anivec), qui regroupe 7000 entreprises et 100 000 employés et qui ont exporté l’an dernier pour 3,3 milliards d’euros de marchandises. «Nous ne blâmons pas la mondialisation ou la Chine d’avoir inondé le marché, affirme-t-il. Le problème, c’est qu’elle impose des droits de douane de 35 à 40% sur nos produits, alors que nous taxons les leurs à seulement 12%.»

Par ailleurs, le président de l’Anivec relativise la crise des années 1990. «Le Portugal, 10 millions d’habitants, ne peut prétendre avoir la capacité d’habiller toute la planète», poursuit-il. Il préfère parler de l’évolution du secteur que de sa renaissance. «Désormais, nous nous développons comme une fashion country qui non seulement est capable de répondre rapidement à la mode, mais également d’en créer et de donner le ton, se félicite-t-il. La mode est devenue le cœur de notre activité.» Le pays peut en effet se targuer d’avoir créé de nombreuses écoles de mode et de design, mais aussi en technologies du textile.

Installé à Lisbonne depuis dix-sept ans, le Lucernois Gregor Zemp, secrétaire de la Chambre de commerce, d’industrie et de services Suisse-Portugal, est bien placé pour en parler. «C’est une entreprise locale qui a conçu le maillot de bain du médaillé olympique américain Michael Phelps, à partir d’une fibre spéciale, s’enthousiasme-t-il. Une autre entreprise fabrique des textiles spéciaux qui résistent à la chaleur pour les pompiers.»

Strellson ou Isa, made in Portugal

Homme de contact pour les investisseurs ou importateurs helvétiques, Gregor Zemp est un témoin privilégié de l’esprit d’initiative qui prévaut dans le pays. Selon lui, de plus en plus de détaillants suisses de l’habillement s’approvisionnent au Portugal. A l’instar d’une start-up bâloise qui a créé un porte-bébé de luxe, élégant et qui les fait fabriquer dans une entreprise de précision. Une autre entreprise suisse a repensé la robe de mariée, qui coûte cher et qui n’est portée qu’une seule fois. Avec son partenaire, elle produit un modèle transformable en robe chic. Quelques grandes marques helvétiques, comme Strellson ou ISA ont leur propre usine sur place.


Les sacrifices ont porté leurs fruits

Le Douro qui traverse la ville avant de se jeter dans l’Atlantique, ses ponts imposants et son quartier médiéval au bord du fleuve; le centre-ville historique, ses musées et ses rues pavées; ses églises aux décorations baroques somptueuses, ses rues marchandes et ses cafés, ses plages, sa gastronomie et son célèbre vin.

Tout y est pour faire de Porto l’une des grandes destinations européennes en cette période estivale. «Nous vivons les meilleures années du tourisme, se félicite Bruno Coutinho, économiste et directeur d’un hôtel. Les chambres sont toutes réservées jusqu’à cet automne. En fait, nous n’arrivons plus à satisfaire la demande croissante de logements.» Résultat, des centaines d’appartements sont transformées pour accueillir des visiteurs. Autant dire que le tourisme constitue aujourd’hui, avec l’immobilier et le textile, l’un des moteurs qui tirent le Portugal de la crise dans laquelle il était plongé depuis 2007-2008.

L’immobilier flambe

Bruno Miranda s’en souvient. Il travaillait déjà dans le tourisme en 2008. «L’Europe était en récession et les touristes se faisaient rares, raconte-t-il. J’avais perdu mon emploi suite à une restructuration.» Grâce à ses connaissances, il s’était alors fait engager dans la construction. Une parenthèse qui avait duré deux ans.

«Le dynamisme retrouvé ne concerne pas seulement le tourisme, mais l’ensemble des activités, fait-il remarquer. Les Portugais gagnent plus d’argent, dépensent plus, s’achètent des logements, changent de voiture et investissent leurs économies dans diverses activités.» Résultat, l’immobilier flambe à Porto, mais aussi à Lisbonne et dans les autres grandes villes. «Ma propre maison achetée en 2015 vaut aujourd’hui le double, avance Bruno. Si l’Etat ne maîtrise pas le boom de l’immobilier, il explosera.»

Les émigrants reviennent

Economiste de formation et enseignante dans une école secondaire à Lisbonne, Lucia-Maria s’apprête à partir en vacances deux semaines chez des parents en Suisse. La jeune femme s’offre ce cadeau pour la première fois depuis cinq ans. Lorsque la crise a frappé, les fonctionnaires ont été appelés à faire de grands sacrifices: réduction de salaires et hausse d’impôts. «La roue a tourné et nous pouvons dépenser un peu plus», affirme l’enseignante.

Pour Lucia-Maria, la question d’émigrer ne s’est jamais posée. «En revanche, de nombreux amis qui étaient désespérés sont partis», dit-elle. La situation est maintenant différente. Le chômage a forcé des jeunes à poursuivre des études et acquérir de nouvelles connaissances. A présent, ces derniers trouvent du travail plutôt bien rémunéré au pays. «En réalité, nous constatons que des centaines de nos compatriotes, attirés par de nouvelles perspectives au pays, reviennent», se félicite Lucia-Maria.

A ce propos, la jeune femme fait remarquer que de nombreuses multinationales se sont installées dans le pays ces dernières années. «Elles sont attirées notamment par des salaires plus compétitifs par rapport à d’autres villes européennes, mais surtout par le réservoir de jeunes talents. JP Morgan ou Deloitte savent qu’elles peuvent recruter dix personnes qualifiées à Lisbonne ou à Porto pour le prix d’une à Londres ou à Berlin», explique-t-elle.

L’aide de Bruxelles et du FMI

Que de chemin parcouru par le Portugal, qui est sorti de la crise par la grande porte. Il y a dix ans, le pays se trouvait au bord du gouffre. Pour accéder aux marchés financiers, il devait payer un taux d’intérêt d’environ 4% pour des emprunts à 10 ans. Ce taux n’a pas cessé de grimper au fil des mois pour atteindre un sommet de 17%, à la fin de 2011. En mai de la même année, Lisbonne avait négocié un prêt de 78 milliards d’euros de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI) en contrepartie des réformes: réduction du nombre de fonctionnaires, baisse de salaires et pensions, hausses d’impôts, privatisations…

Le sacrifice a porté ses fruits. Le Portugal était entré en récession en 2008 et en est sorti en 2015, enregistrant un taux de croissance de 1,8% du produit intérieur brut (PIB) en 2015. Cette année, il devrait atteindre 2,2%. Le taux de chômage, qui avait atteint son sommet en 2013-2014 à 15,3%, doit baisser à 8,3% en 2018.

Le poids de la dette

Un point noir, toutefois: la dette publique a gonflé de 97,8% du PIB en 2008-2012 à 130,1 en 2016. La décrue a commencé en 2017, mais l’an prochain, il sera encore à 121,1%. Soit le double de la limite prescrite dans le Pacte de stabilité de la zone euro. L’endettement privé est en forte hausse et près de 3 millions de Portugais sont dépendants de l’aide sociale.

Jose Salgado, directeur de la Millennium Banque privée à Genève et filiale du groupe Millennium Banco Comercial Portugues, troisième institution financière du pays, estime que l’Etat doit poursuivre les investissements dans l’éducation, la santé et l’immobilier, non seulement dans les grandes villes, mais aussi dans l’ensemble du pays. «L’Etat doit aussi réformer et insuffler de la concurrence dans certains secteurs, explique-t-il. Notamment dans l’énergie dont le coût au Portugal est le plus élevé d’Europe.»

Mais par-dessus tout, selon le banquier, l’économie portugaise, tout en maintenant sa trajectoire, doit se préparer à faire face à la fin du cycle actuel de croissance. «Heureusement, déclare Jose Salgado, hormis les partis populistes, il y a un consensus au sein de l’économie et de la politique autour d’une vision claire qui entend maintenir le cap des réformes.»

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