C'est l'alliance des plus riches et des plus pauvres contre l'élève doué de la mondialisation. Du Bangladesh aux Etats-Unis, des Philippines à l'Union européenne, c'est la même crainte qui enfle depuis des mois: la Chine est en passe de faire main basse sur l'industrie mondiale du textile, menaçant des millions d'emplois à travers le monde. La libéralisation du marché, au 1er janvier 2005, dans le cadre des accords de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), va mettre un terme à trente ans de régime de quotas. Principal bénéficiaire: Pékin, dont la part dans le commerce mondial devrait passer de 17% actuellement à 50% d'ici à trois ans.

Capables de casser les prix grâce à une main-d'œuvre dont le coût défie toute concurrence, les producteurs de textiles chinois devraient faire chuter les prix mondiaux. Américains et Européens menacent déjà de recourir à des clauses de sauvegarde pour limiter les importations en cas d'afflux de «made in China» trop massif. Des associations de producteurs de textiles de 36 pays appellent l'OMC à repousser la libéralisation au 31 décembre 2007 (Déclaration d'Istanbul).

Des taxes sur les exportations

Soucieuse d'amortir le choc – alors que la théorie de la «menace chinoise» gagne du terrain surtout parmi ses voisins –, Pékin vient d'annoncer diverses mesures afin d'assurer une «transition en douceur» et d'éviter une contre-offensive protectionniste. Suite à des consultations avec les milieux de la branche, le Ministère chinois du commerce a énoncé une série de huit règles pour limiter ses propres exportations. Des taxes seront prélevées en fonction de la quantité des biens et non pas sur la valeur afin d'encourager les produits de haute qualité.

Pékin promet d'encourager son industrie à respecter les normes de production internationale en termes de qualité et d'environnement, de limiter les investissements pour éviter une surchauffe et de pousser ses entreprises à s'expatrier. «Nous cherchons un changement fondamental dans notre modèle de croissance des exportations», a précisé le porte-parole du ministère, Chong Quan.

Autant de mesures qui promettent d'être difficiles à traduire dans les faits, les pouvoirs locaux cherchant au contraire à profiter de cette aubaine pour développer leurs régions. Selon les estimations de la Banque mondiale, quelque 10 millions d'emplois devraient être ainsi créés en Chine. En 2003, la Chine a importé 80% des machines textiles fabriquées dans le monde.

Pays du Sud menacés

Il y a deux mois, Washington a déjà engagé un bras de fer dans le secteur de la chaussette et du soutien-gorge. Ses producteurs accusent la concurrence chinoise de couper les prix de façon déloyale. Les pays qui ont développé leur industrie grâce à l'existence des quotas – Bangladesh, Philippines, Mexique, Maghreb (Tunisie, Maroc), l'île Maurice – seront toutefois les principales victimes.

En Europe (2,5 millions d'emplois dans le textile et l'habillement), l'Italie et la Grèce sont les producteurs les plus inquiets. Lors du sommet UE-Chine de La Haye, la semaine dernière, le commissaire au Commerce Peter Mandelson a indiqué au premier ministre chinois Wen Jiabao diverses mesures pour éviter une confrontation: limitation des importations de matériel brut comme le coton ou réduction des prêts d'Etat aux entreprises textiles. Ces deux dernières années, les importations européennes de textiles chinois ont quadruplé en volume mais seulement doublé en coût.

De leur côté, les syndicats annoncent un crash social et humain. La libéralisation du marché mondial du textile pourrait entraîner la perte de «30 millions d'emplois dans des pays qui figurent déjà parmi les plus pauvres de la planète», explique dans un rapport la Confédération internationale des syndicats libres (CISL). La Chine, où les syndicats indépendants sont interdits, menace par ailleurs de niveler par le bas les salaires. Selon la CISL, un salaire chinois (60 cents de dollar l'heure) est égal à un demi-salaire en Indonésie, un quart en Malaisie ou aux Philippines, un huitième du salaire mexicain et 5% de celui de Taïwan.