La crise économique qui a frappé de plein fouet la Thaïlande depuis bientôt un an est-elle bénédiction ou calamité pour les quelques 200 PME suisses installées dans le royaume? La réponse est nuancée et dépend en grande partie du secteur d'activités de ces firmes: certains importateurs de produits de luxe ou d'instruments de haute précision serrent les dents et les coûts pour tenter de survivre à cette traversée du désert; d'autres, qui utilisent des matières premières locales pour fabriquer des produits destinés à l'exportation, bénéficient globalement de la dévaluation de 40% du baht thaïlandais, même s'ils sont loin de se réjouir dans ce contexte dépressif. Dans son «shop house» au fin fond de Thonburi, la ville qui fait face à Bangkok, de l'autre côté du fleuve Chao Phraya, un importateur de montres de luxe requérant l'anonymat ne cache pas son désarroi. «La classe moyenne qui constituait ma clientèle n'existe pratiquement plus. La consommation est paralysée. Mon chiffre de vente a chuté de 70% par rapport à l'an passé», raconte-t-il, d'un air désabusé. Il reconnaît que si cette situation perdure encore un an, il aura bien du mal à maintenir son entreprise qui emploie une petite dizaine de Thaïlandais. A des degrés divers, la plupart des importateurs de montres et d'instruments de haute précision, doublement touchés par la hausse des droits de douanes et la baisse de la clientèle, sont dans une situation délicate. Les exportations de machinerie - qui constituaient 42,3% des exportations suisses vers la Thaïlande en 1996 - ont ainsi chuté de 65% dans les cinq premiers mois de 1998 par rapport à la même période l'année précédente. Souvent dans ces entreprises durement affectées par la dépression, les salaires n'ont pas été augmentés et les bonus de fin d'année ont parfois été supprimés. L'embauche de personnel helvétique n'y est donc pas à l'ordre du jour. «Les firmes recrutent de moins en moins de Suisses, car leurs attentes salariales sont beaucoup trop élevées», confirme un diplomate. Les enseignants de l'Ecole Suisse de Bangkok, dont les salaires sont en bahts, ont demandé et obtenu une réévaluation de leurs appointements. A l'évidence, la Thaïlande est devenue un marché moins attractif pour les Suisses en quête d'emploi à l'étranger. En témoigne la baisse considérable, ces derniers mois, du nombre de demandes d'emplois reçues par les firmes suisses installées en Thaïlande. A salaire équivalent, le confort de vie d'un employé en Thaïlande n'en reste pas moins nettement supérieur à celui qu'il serait en Europe. «Ici, en gagnant 4000 francs par mois, vous pouvez mettre facilement 1000 francs de côté. En Suisse, cela suffit juste pour vivre», assure un homme d'affaires résidant depuis six ans dans le royaume.

Choc constructif

D'autres, dont les sociétés ont pu augmenter leur volume d'exportations à partir de la Thaïlande grâce à la dévaluation, tendent à voir la situation sous une lumière positive. «Je ne parle jamais de crise, mais de choc. Ce choc nous a forcé à être plus attentifs aux besoins de la clientèle», considère Markus Ruprecht, directeur de la firme United Siam Overseas, qui exporte depuis vingt-sept ans des poteries fabriquées en Thaïlande, vers l'Europe, le Japon et les Etats-Unis. Dans une large mesure, la crise a pour effet de «nettoyer» le marché en faisant disparaître les sociétés - thaïlandaises ou étrangères - les plus fragiles. Celles qui ont massivement emprunté à l'étranger avant la chute du baht se retrouvent souvent piégées.

Démarrer à moindre coût

Pour les PME suisses, y compris celles qui profitent de la dévaluation du baht, la crise est une épreuve, un test de résistance, qui oblige à une rigueur accrue. «Vous devez contrôler strictement vos coûts. Vous devez vous concentrer sur l'essentiel de vos affaires. Une erreur peut vous tuer», explique Urs T. Brunner, directeur de la société Boncafé, qui achète localement du café, le torréfie et l'exporte vers la Suisse. Tout cela ne semble guère encourageant pour les PME suisses désireuses de s'aventurer en Thaïlande. Pourtant, bien au contraire, s'il est un cri unanime des hommes d'affaires helvétiques basés dans le royaume, c'est bien celui de l'optimisme. Ceux-ci considèrent en effet que la période actuelle est une très bonne opportunité pour démarrer un investissement à moindre coût, surtout pour l'exportation depuis la Thaïlande. «Pour une société qui veut délocaliser sa production dans le but d'exporter vers le marché européen, c'est incontestablement le bon moment», considère Alexander Skaria d'Electrowatt Engineering. A condition, bien sûr, de sélectionner attentivement ses partenaires locaux et d'être financièrement suffisamment solide pour tenir jusqu'au redressement de l'économie qui, selon les avis, devrait intervenir entre six mois et deux ans.