«La Thaïlande est sortie de la récession». Ce commentaire enthousiaste de l'Agence thaïlandaise de planification s'explique par une série inattendue de bons indices révélés ces derniers jours, dont le plus spectaculaire est le chiffre de 0,9% de croissance économique pour le premier trimestre de l'année – le premier chiffre positif de croissance depuis la dévaluation du baht et le début de la crise asiatique en juillet 1997. Le mot «reprise» remplit les colonnes de la presse économique.

Les signaux positifs se multiplient: les ventes de voitures en mai ont bondi de 43% par rapport à la même période l'an dernier. La Bourse a gagné 100% depuis le début de l'année, prenant à contre-pied les analystes les plus optimistes. Le tourisme et les exportations d'appareils et de composants électroniques – considérés comme deux indicateurs clés pour l'économie thaïlandaise – amorcent une remontée significative. Les taux d'intérêt sont revenus à des niveaux raisonnables et l'inflation, qui était de 10% l'an passé, est devenue légèrement négative.

Alors, enterrée la crise thaïlandaise? Le pays à l'origine de la tourmente financière qui a ébranlé le monde va-t-il sortir de l'ornière pour amorcer une «contagion positive»? Les experts thaïlandais eux-mêmes tempèrent l'excès d'espoir que pourraient faire naître ces quelques signes encourageants. Atchana Waiquamdee, directrice du département de recherche de la Banque de Thaïlande, fait remarquer que la consommation privée prise dans son ensemble continue à baisser et que la chute des investissements privés est loin d'être enrayée (–17 % en mai par rapport à mai 1998). «Les derniers chiffres montrent que l'économie est encore dans une période d'ajustement. Il y a peu de signes d'une reprise authentique», considère-t-elle. En privé, les dirigeants de la Banque Centrale disent ne pas s'attendre à une reprise réelle «avant plusieurs années». Un rapport de la firme d'évaluation financière Moody's Investor Services a fait l'effet d'une douche froide à la mi-juin en estimant que les banques thaïlandaises «restent largement insolvables si l'on raisonne en de vrais termes économiques» et que ce secteur souffre d'une sous-capitalisation manifeste. Les mauvaises dettes s'élèvent à quelque 70 milliards de dollars (42% de l'encours total de crédit). Sauf pour la première banque privée du pays, la Bangkok Bank, le rapport dette totale/capital reste très en deçà des normes internationales. Olarn Chaipravat, l'ex-président de la Siam Commercial Bank, en résume crûment les conséquences: «Le système de crédit est cassé. La Thaïlande est comme une voiture au réservoir rempli d'essence mais dont le moteur ne fonctionne plus».

Au sein des petites entreprises, qui constituent l'essentiel du tissu économique thaïlandais, les signes de reprise sont encore ténus. «Pour ces experts qui rêvent là-haut, c'est peut-être OK. Mais pour moi, je n'augmente pas ma production tant que je n'ai pas de signaux concrets de mes clients», s'exclame Sanguansak Vuthisilapacha, dont la firme produit des cravates en soie dans une maison-atelier. Ce jovial Sino-Thaïlandais avoue ne pas savoir s'il va «pouvoir continuer pendant encore un an». Wasun Panon, concessionnaire de Mercedes-Benz dans le quartier de Thonglor, reconnaît que ses affaires vont un peu mieux depuis deux mois, mais il se garde de toute euphorie. «La vraie histoire c'est qu'il faut recréer la confiance entre les banquiers et les emprunteurs. Nous pouvons survivre si les créditeurs nous donnent un peu de temps», considère-t-il, attablé au milieu de son showroom où trônent les modèles de la toute nouvelle série S. Cette confiance au niveau local, dont beaucoup d'entrepreneurs reconnaissent qu'elle a été un des fondements de la réussite thaïlandaise, ne semble pas encore être au rendez-vous. Un sondage effectué fin juin à Bangkok par la Thai Farmers Bank indiquait que 83% des Thaïlandais interrogés doutaient que l'économie puisse redémarrer avant l'an 2000.