Analyse

La théorie du donut, ou comment repenser l’économie

La pâtisserie américaine est devenue le symbole d’une économie qui permet la prospérité dans les limites de ce que la planète est capable de supporter, selon une théorie développée par une chercheuse britannique, Kate Raworth

Il existe un décalage complet entre la réalité de l’économie et la façon dont elle est abordée et enseignée. D’une part, parce que l’on se base sur une théorie classique, datée, dont on connaît les travers et qui fonctionne trop en vase clos. Et d’autre part, parce que les enjeux du XXIe siècle doivent pousser à trouver de nouveaux objectifs à atteindre. C’est l’idée que développe Kate Raworth, économiste et chercheuse à Oxford, et qu’elle illustre sous la forme d’un… donut.

Depuis des décennies, le but de l’économie s’est focalisé sur la croissance du produit intérieur brut (PIB) comme marque de progrès sans véritablement se demander si c’était le plus judicieux. Or, «cette focalisation sert à justifier les inégalités extrêmes de revenu et de fortune, ainsi que la destruction sans précédent du monde vivant», déplore-t-elle dans un ouvrage devenu un best-seller en anglais et qui vient d’être traduit en français, La théorie du donut, L’économie de demain en 7 principes*, à la fois très bien documenté et facile d’accès pour les non-spécialistes. Des réflexions sur le bonheur national brut ou sur une prise en compte des facteurs de développement humain existent, mais ils sont toujours restés marginaux. Désormais, «au lieu de rechercher une hausse constante du PIB, il est temps de découvrir comment combiner équilibre et prospérité».

Espace sûr et juste

Parce qu’il faut repenser aussi les images que l’on associe à l’économie, Kate Raworth a choisi de donner à cette combinaison la forme d’un donut. Son anneau central représente un «espace juste et sûr pour l’humanité» où les besoins de tous sont satisfaits, dans les limites des capacités de la planète, poursuit celle qui a officié plusieurs années pour l’ONG qui lutte contre la pauvreté Oxfam. D’un côté – et c’est ce qui délimite la partie supérieure de la pâtisserie –, se trouve le «plafond écologique», qui se mesure par le réchauffement, la perte de biodiversité, etc. De l’autre – et c’est la limite inférieure de l’anneau –, se trouvent les objectifs sociaux minimaux comme l’accès à la santé, à l’alimentation ou à l’éducation.

L’économiste propose ensuite sept façons (la liste n’est pas exhaustive) de penser l’économie au XXIe siècle, qui vont de la fin de l’obsession de la croissance à la compréhension de la nature humaine (qui n’est pas cet individu économique rationnel dépeint depuis des lustres), en passant par un regard plus large sur l’économie en l’inscrivant dans la société et dans la nature.

Personne ne se trouve dans le donut

Comment entre-t-on dans un donut? Début décembre, à l’ouverture du sommet du G20 en Argentine, Kate Raworth a présenté des calculs réalisés pour montrer quels pays sont les plus proches d’atteindre ce but. Elle s’est basée sur une «analyse du donut national», publiée par des chercheurs de l’Université de Leeds, de 150 pays pour lesquels suffisamment de données étaient disponibles.

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Les pays y sont classés en plusieurs catégories en fonction des besoins de base qui sont couverts et des limites franchies ou non pour la préservation de la planète. Sans grande surprise, aucun pays n’a atteint cet espace où les besoins de base sont satisfaits sans mettre en péril l’avenir du monde. Le Vietnam est celui qui s’en rapproche le plus, mais va-t-il y arriver? se demande l’experte. Puisque personne ne se trouve à l’équilibre, mais que l’on devra y arriver si on veut survivre sur cette planète, il faut considérer tous les pays comme étant «en développement», conclut-elle.

Kate Raworth précise bien dans son ouvrage ne prescrire aucune mesure pour que l’humanité entre dans le donut. C’est un peu décevant, mais on peut comprendre qu’elle souhaite d’abord lancer les réflexions ou, selon ses mots, «créer une nouvelle mentalité économique» dont l’humanité aura besoin si elle veut survivre. «Etant donné la vitesse, l’ampleur et l’incertitude du changement qui nous attend dans les années à venir, il serait absurde de vouloir déterminer maintenant quelles mesures, et quelles institutions, conviendront à l’avenir», défend-elle, laissant ce travail à la prochaine génération. Et pas qu'aux experts: «Nous sommes tous économistes», avance-t-elle, notamment parce que, par nos opinions, par nos choix, nous avons un impact.

*Octobre 2018, Editions Plon

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