Comment Theresa May allait-elle aborder la communauté des affaires, deux jours après son discours annonçant qu’elle choisissait pour son pays la voie d’un Brexit dur? Réponse au World Economic Forum (WEF), à Davos, où la première ministre britannique a fait salle comble jeudi. Alors que les annonces de délocalisations partielles de banques installées dans la City se multiplient – à ce jour il s’agit d’UBS, JPMorgan et HSBC; Goldman Sachs a quant à elle démenti les rumeurs la concernant – celle qui a succédé à David Cameron a souhaité insister sur le fait que la Grande-Bretagne ne se retirait pas du monde, au contraire.

Utilisant désormais l’appellation «Global Britain», à la place de «Great Britain», Theresa May assure que son pays a toujours été plus international que les autres. D’ailleurs, si ce dernier quitte aujourd’hui l’Union européenne (UE), c’est pour «embrasser le monde», dit-elle. «Beaucoup d’entre nous ont de la famille sur la planète entière» et «nous avons toujours regardé au-delà de l’Europe» sont des formules qui ont résonné dans le centre de congrès de Davos. Bref, le rattachement à l’Europe – avec qui le Royaume-Uni partage, certes, «des valeurs» qu’elle «ne rejette pas» – apparaît dans les mots de la femme d’Etat presque comme un accident de l’histoire.

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Futures relations à reconstruire

D’accord, mais quel est le scénario des futures relations avec l’UE? S’agira-t-il d’un divorce à l’amiable comme lui demandait en préambule à son intervention, et sans qu’elle n’y réponde, Klaus Schwab, président du WEF? Pour Theresa May, le plan consiste en un accord commercial audacieux avec l’UE qui lui laisse la possibilité de faire des alliances avec d’autres pays, comme l’Australie mais aussi la Chine ou les Etats du Golf. Audacieux, cela reste bien vague.

La sortie du Marché unique qu’elle a annoncé à Londres mardi continue de laisser bien des questions en suspens. Les institutions financières basées en Grande-Bretagne conserveront-elles le passeport pour accéder au marché unique ou faudra-t-il négocier avec chacun d’entre eux un nouvel accord? Personne ne le sait. Theresa May affirme être convaincu d’obtenir un dispositif favorable pour son pays ou, sinon, elle remettra tout à plat.

Vers un cauchemar bureaucratique

Cela signifie dans tous les cas 5 à 10 ans de travail, selon un fonctionnaire britannique rencontré jeudi. Cela vaut aussi pour les pays tiers comme la Suisse avec lesquels la Grande-Bretagne avait des accords à travers l’UE. Quel sera ainsi le statut des 39 000 Britanniques établis sur le territoire de la Confédération? Là aussi, pas de réponse. Le Brexit apparaît d’ores et déjà comme un véritable cauchemar bureaucratique, soit pas exactement le souhait profond de ceux qui ont voté le 24 juin dernier contre l’Europe et ses lourdeurs. Et un prix énorme à payer juste pour, au final, un seul objectif: mieux contrôler l’immigration.

A la fin du discours de Theresa May à Davos, les applaudissements étaient pour le moins timides et son show, bien que parfaitement maîtrisé, n’a pas convaincu grand monde. Interrogés, des membres de la communauté des affaires présents au WEF ne voient pas quand ils connaîtront les nouvelles règles du jeu. «Anarchy in the UK!», plaisantait un dirigeant américain.

Fermeté européenne

Un diplomate fait remarquer que la première ministre n’a pas beaucoup d’atouts. «Theresa May fait monter les enchères et reporte tout au vote du parlement sur l’accord que son gouvernement aura négocié d’ici là. C’est plutôt malin. Si cela ne marche pas, elle pourra toujours dire à ses électeurs et à la droite de son parti que l’échec incombe au législateur. Et elle limogera ses ministres en les blâmant d’avoir échoué».

Le ministre allemand des Finances Wolfgang Schaüble, aussi présent à Davos, a cité le proverbe allemand qui dit que «la soupe ne se sert jamais aussi chaude qu’elle a été préparée». Traduction, il sera toujours temps de proposer au peuple une sortie moins brusque de l’UE que ce qui est annoncé aujourd’hui. Les autres leaders européens, qui se sont exprimés dans la journée, ont réaffirmé leur fermeté face à un ancien membre décidé à sortir du club.

Celle qui estime avoir compris la volonté des électeurs avec le vote sur le Brexit – «ils sont contre les leaders politiques et des affaires qui ont une approche traditionnelle» – risque bien de les décevoir.