«Aucun Etat membre de l’Union européenne n’a assez d’argent pour assurer seul, sans emprunt, le retour à la normale de son économie. Le Covid-19 a tranché le débat: l’opposition entre pays dépensiers et pays «frugaux» n’a plus de raison d’être.» Cette affirmation, entendue dans l’entourage de Thierry Breton, commissaire européen au Marché intérieur, planera au-dessus des débats que les chefs d’Etat ou de gouvernement des vingt-sept pays de l’Union européenne (UE) ont entamé ce jeudi à 15 heures par visioconférence.

D’ordinaire, ce sommet de printemps se tient à Bruxelles, et il aborde largement les questions économiques. Changement de décor donc, mais ordre du jour identique. Chacun devant leur écran, confinés dans leur bureau, les dirigeants européens ont une question principale à l’agenda: comment assurer, au-delà du plan de relance de 540 milliards d’euros approuvé avec peine le 9 avril par les ministres des Finances de la zone euro, une reconstruction de l’économie de l’UE, en dégageant enfin des priorités stratégiques communes? «Pas une grande entreprise européenne ne peut tenir si le marché unique s’arrête, poursuit notre interlocuteur. Les chaînes de valeur des entreprises sont européennes. L’imbrication des fournisseurs était inextricable avant le Covid. Elle le sera plus encore après…»

Eviter de mettre en péril tout l’édifice

Deux hommes sont à la manœuvre pour convaincre les dirigeants des 27 que cette solidarité, mise à mal par l’épidémie sur le plan de la libre circulation, est dans l’intérêt de leurs pays: Thierry Breton, chargé des questions industrielles, et Paolo Gentiloni, commissaire européen aux Affaires économiques et financières. Le Français est à la manœuvre du côté de l’Allemagne, pays qu’il connaît bien et où il dispose de relais hérités de son passage au Ministère français des finances (2005-2007) et de ses années à la tête du groupe numérique Atos (2009-2019). L’Italien a la charge du lien très abîmé entre Bruxelles et Rome, avec pour mission de s’assurer que la Péninsule, troisième économie de la zone euro, ne déraille pas au point de mettre en péril tout l’édifice. «Ce sommet européen est avant tout politique, complète un conseiller de Thierry Breton. Que les ministres des Finances se battent sur les clés de répartition financière n’est pas si étonnant. Le rôle des chefs d’Etat et de gouvernement est d’indiquer une sortie commune de ce tunnel.»

Cette sortie est chiffrée. Elle se résume à deux propositions. La première est la création d’un Fonds de reconstruction européen (European Recovery Fund), proposé par le président du Conseil, Charles Michel, dans sa lettre d’invitation. Celui-ci pourrait être doté de 1500 milliards d’euros empruntés sur les marchés financiers. Ajouté aux 540 milliards d’euros promis par l’Eurogroupe, ce montant permettrait d’atteindre une masse critique de 2000 milliards d’euros pour financer investissements et relocalisations industrielles dans les secteurs stratégiques où le Covid-19 a prouvé la dangereuse dépendance de l’Union vis-à-vis de la Chine.

Un donnant-donnant pour satisfaire Berlin

La seconde proposition est celle d’une augmentation des ressources propres de l’Union, via le budget communautaire appelé, en jargon bruxellois, le cadre financier pluriannuel 2021-2027. L’Allemagne s’est, pour l’heure, toujours opposée à cette piste, mais le ton a changé ces jours-ci à Berlin. «Nous sommes prêts, dans un esprit de solidarité, à des contributions beaucoup plus importantes face à l’épidémie pour une durée déterminée», a annoncé la chancelière Angela Merkel. Un geste qui permettrait à Berlin de proposer à ses pairs un donnant-donnant: plus de ressources propres données à Bruxelles, mais pas question d’une mutualisation des dettes, tabou ultime pour les Allemands. «Un tel programme doit être pensé dans le cadre du budget européen, car celui-ci est l’instrument qui a fait ses preuves depuis des décennies pour les tâches communes dans l’UE», a complété Angela Merkel.

Thierry Breton et Paolo Gentiloni seront, si ces propositions sont avalisées, les architectes en chef de ce futur fonds qui, contrairement aux aides accordées aux Etats en difficulté (Grèce, Italie, Portugal, Irlande) lors de la crise financière de 2008-2010, ne serait pas assorti de conditionnalité. «Il s’agira d’investir dans les entreprises, donc de prendre des risques: c’est un plan conçu pour relancer le secteur privé», confirme un diplomate bruxellois. Thierry Breton réfléchit à proposer à la Suisse et à la Norvège, pays tiers étroitement liés au marché unique, de s’y associer, selon des modalités à définir.

La mise en place de ce «European Recovery Fund», s’il est avalisé, devra être rapide. La Commission européenne devra présenter un plan, et la convocation d’un nouveau sommet européen «d’ici 15 jours» est envisagée, soit pile au début du processus de déconfinement. «Il faut privilégier un outil qui puisse être opérationnel le plus vite possible, explique-t-on dans l’entourage du commissaire français. Notre riposte économique doit ressembler à notre riposte médicale: il faut faire vite, mettre à contribution tous les moyens possibles et identifier nos failles passées pour ne pas les rééditer.»