L’option choisie n’est pas celle de la facilité. Pour Emmanuel Macron, très fâché du rejet de la candidature de Sylvie Goulard par le Parlement européen au début d’octobre, la solution la plus consensuelle aurait été de proposer, pour le poste de commissaire européen au Marché intérieur, l’actuel négociateur du Brexit, Michel Barnier. Auparavant chargé de ce dossier sous la Commission Barroso, ce dernier avait tout ce qu’il faut de soutiens parmi les eurodéputés pour convaincre lors des auditions à venir. D’autant que face au Royaume-Uni, l’intéressé a toujours su défendre la cohésion communautaire et l’accès au marché de l’Union européenne…

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Las. Convaincu que l’Union européenne a besoin d’un coup de fouet et qu’il est le mieux à même pour le donner, le président français a puisé dans un autre vivier: celui de la technocratie d’entreprise. Son candidat, Thierry Breton, âgé de 64 ans, n’est en effet pas beaucoup plus jeune que le septuagénaire Barnier. Celui-ci continuera de gérer le dossier du Brexit durant l’année de transition prévue en 2020, si l’accord trouvé entre Bruxelles et Londres est finalement entériné.

Thierry Breton est aussi, comme Michel Barnier, marqué à droite sur le plan politique français, ayant été ministre des Finances sous la présidence de Jacques Chirac, entre 2005 et 2007. La différence? Thierry Breton est ingénieur, passionné de toujours par la futurologie et la révolution informatique, sur laquelle il écrivit naguère des ouvrages à succès. Et l’homme incarne surtout le monde de l’entreprise, étant actuellement président-directeur général d’Atos, l’une des entreprises françaises phares dans les services numériques.

Futur portefeuille surdimensionné

Le reste se déroulera dans les jours prochains à Bruxelles, où les trois remplaçants envoyés par les pays dont les candidats ont été recalés (France, Roumanie, Hongrie) seront auditionnés. Or là, l’audace macronienne pourrait bien être à nouveau mise à l’épreuve. Patron d’une entreprise en partie liée aux industries de défense qu'il sera censé superviser, Thierry Breton pourra-t-il garantir aux eurodéputés qu’il ne sera pas prisonnier de conflits d’intérêts? Comment défendra-t-il, surtout, lui l’entrepreneur pragmatique, son futur portefeuille surdimensionné qui additionne le marché intérieur, l’industrie, la culture et le secteur de la défense? Sa promesse de se séparer des actions Atos qu'il détient suffira-t-elle pour convaincre la gauche, inquiète de voir s'installer dans ce fauteuil bruxellois ce patron d'une entreprise de 120 000 employés présente dans plus de 70 pays?

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Sylvie Goulard, eurocrate et ancienne parlementaire européenne, avait été retoquée pour des raisons éthiques, vu son implication dans l’affaire des emplois présumés fictifs de son ex-parti (le MoDem) et les émoluments substantiels reçus entre 2013 et 2016 d’un think tank américain. Le profil de Thierry Breton, dirigeant mondialisé habitué des conseils d’administration et des think tanks, pourrait bien, sur ce plan, présenter lui aussi quelques failles.

La réponse? Elle tient évidemment dans la réunion organisée le 19 octobre à Bruxelles, en marge du sommet européen, par Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat français a retrouvé, aux côtés d’Angela Merkel, les responsables des trois partis les plus importants en sièges au Parlement: les conservateurs du PPE, les socialistes du PSE et les libéraux de New Europe (son camp politique). Objectif: s’assurer que la «guérilla» des eurodéputés va prendre fin. Thierry Breton sera donc sûrement questionné avec rudesse. Mais en aval, cette fois, le travail de préparation à sa nomination semble avoir été fait.