Santé

Thierry Mauvernay: «Chez Debiopharm, une molécule sur huit devient un médicament»

Debiopharm investit jusqu’à un milliard pour développer de nouveaux médicaments. Le groupe pharmaceutique lausannois s’engage maintenant dans la médecine personnalisée, après avoir acquis une molécule pour 53 millions de francs

«Nous faisons un métier que l’on pourrait qualifier d’échec, mais avec une énorme satisfaction en cas de succès.» Voilà comment Thierry Mauvernay résume l’activité de Debiopharm, le groupe pharmaceutique lausannois qu’il dirige depuis sept ans. Spécialisée dans le développement de molécules, l’entreprise de 450 employés et 400 consultants externes vient d’investir 55 millions de dollars (53 millions de francs) dans un produit qui pourrait devenir un médicament ciblé contre un certain type de tumeur.

Le Temps: Pourquoi avez-vous investi 55 millions de dollars pour une molécule?

Thierry Mauvernay: Pour devenir un acteur de la thérapie ciblée. La molécule que nous avons acquise auprès de la société américaine ImmunoGen est un anticorps qui joue le rôle de tête chercheuse et de vecteur pour amener une toxine sur des cellules cancéreuses. Avec cette technologie très complexe, les cellules malades expriment en général entre 20 et 50 fois plus certains récepteurs que les cellules saines. Et c’est ce que cible cet anticorps. Ce traitement basé sur des anticorps conjugués (ou Antibody Drug Conjugate, ADC) combine la thérapie ciblée, l’immunothérapie et la chimiothérapie. Il est plus efficace et déploie moins d’effets secondaires.

Notre dossier:  Santé personnalisée: espoirs et enjeux

- Combien de temps prévoyez-vous de consacrer au développement de cette molécule afin d’en faire un médicament?

- De cinq à sept ans, et idéalement cinq ans, si nous pouvons bénéficier des possibilités d’enregistrement accéléré qui existent maintenant aux Etats-Unis. La molécule que nous avons acquise pourrait offrir, en combinaison avec une autre molécule, une alternative aux chimiothérapies conventionnelles pour les patients atteints d’un lymphome très particulier, le lymphome diffus à grandes cellules B (LDGCB). Notre souhait serait d’élargir par la suite son utilisation à d’autres indications.

- Combien coûte la mise au point d’un médicament de ce genre?

- En général, le coût peut largement dépasser un milliard de francs. Dans le cas présent, en plus de la mise initiale, nous imaginons qu’il faudra investir encore jusqu’à 150 millions de francs. Nous allons recruter en interne pour en assurer le développement. Avec cette acquisition, Debiopharm s’ouvre à un nouveau domaine, celui des médicaments biologiques.

- Quelle est la probabilité que cette molécule devienne un jour un médicament?

- Entre 30 et 50%. Ça peut paraître peu, mais c’est considérable. Cette molécule se trouve en phase II B de test clinique (la phase III correspond à la mise sur le marché, ndlr). Sa toxicité a déjà été testée (c’est la phase I) et son efficacité est en passe de l’être. Pour une molécule se trouvant au début de la phase I, la probabilité de devenir un médicament tourne entre 5 et 8%. Si elle se trouve en phase préclinique, le chiffre tombe à 1%.

- Combien de projets en développement menez-vous actuellement?

- Huit, et un ou deux autres vont s’ajouter prochainement. Les grandes pharmas en mènent entre 25 et 35 de front, mais elles comptent des centaines de milliers de collaborateurs, contre 450 seulement pour Debiopharm. C’est possible car nous ne faisons que du développement et sous-traitons énormément. En général, chez Debiopharm, une molécule sur huit devient un médicament. Malheureusement, nous faisons un métier que l’on pourrait qualifier d’échec. Mais quand le succès est là, c’est une énorme satisfaction.

- Pourquoi n’effectuez-vous pas la commercialisation des médicaments que vous développez?

- Notre modèle d’affaires consiste à nous spécialiser sur un seul segment du cycle d’un médicament, pas de recherche fondamentale et pas de ventes. Pour la commercialisation des médicaments, nous passons des accords de licence avec les grands groupes pharmaceutiques. Nous voulons être efficients sur les coûts afin de toucher le plus de patients possible, y compris dans les pays les plus pauvres.

- Récemment, vous avez également investi dans un spécialiste de l’analyse de données génomiques, la start-up finlandaise BC Platforms. Dans quel but?

- C’est un pas supplémentaire vers la médecine personnalisée. Notre vision de la santé ne se limite pas aux médicaments: l’alimentation, la pratique du sport, l’environnement sont des éléments essentiels du parcours de soins. Le Big Data permet de mieux connaître les pathologies, d’effectuer un meilleur suivi des traitements, de générer de nouvelles hypothèses thérapeutiques. BC Platforms dispose des données de 2 millions de patients et en espère 5 millions d’ici à 2020.Ces informations permettront de savoir comment tel patient a réagi à tel médicament, pour de nombreuses maladies. Le futur consistera à en connaître davantage, par exemple quels sports, quelle alimentation, quel héritage génétique touchent tel individu. C’est tout cela qui permettra de mieux appréhender chacun et d’isoler les facteurs qui permettent de rester en bonne santé. La santé devient aujourd’hui une conquête dont chacun peut devenir l’acteur.

A consulter: notre dossier «espoirs et enjeux à l’ère de la santé personnalisée»


Debiopharm: la diversité au service de la santé

La société lausannoise Debiopharm vient d’annoncer l’acquisition d’une prometteuse molécule pour le traitement de certains cancers. Zoom sur un nouveau type de médicaments appelés anticorps conjugués  

Née en 1979 dans un garage à Martigny, la société pharmaceutique Debiopharm est aujourd’hui un acteur phare des biotechnologies en Suisse. Son fondateur, Rolland-Yves Mauvernay, 95 ans, s’est fait connaître grâce à un médicament contre le cancer de la prostate. Depuis quinze ans, le groupe, qui emploie aujourd’hui quelque 450 personnes, mise aussi sur la diversification de son portefeuille pour financer son activité principale, le développement de médicaments, tout en restant indépendant.

En 2000, le fils du fondateur, Thierry Mauvernay, intègre la société basée à Lausanne après avoir fait ses premières armes dans les cosmétiques. La société familiale évolue en s'investissant dans l’immobilier et le private equity (investissement dans des sociétés non cotées en bourse), mais aussi les énergies vertes et l’éducation. L’objectif? Se mettre à l’abri des fluctuations et générer des revenus constants.

Modèle économique particulier

«Dans le domaine pharmaceutique, les revenus tardent souvent à émerger», explique Thierry Mauvernay, administrateur délégué. Développer un médicament prend 10 à 15 ans. Chaque année, Debiopharm sélectionne et développe environ une molécule parmi 600 à 800 propositions. Avant de sous-traiter la commercialisation du produit à une grande pharma, Debiopharm réalise des tests cliniques visant à prouver l’efficacité et la faible toxicité de la molécule. Une fois le brevet acquis, celui-ci tombe dans le domaine public après 20 ans. Arrivé sur le marché, le médicament subit encore la concurrence des génériques.

Lire aussi: Debiopharm produira des diagnostics en Valais

Sans faire de recherche fondamentale ni de vente de médicaments, Debiopharm suit un modèle d’affaires peu commun. A travers sa société Debiopharm Innovation Funds, dotée de 100 millions de francs et qui devrait monter à 150 millions, le groupe investit dans des sociétés de diagnostic, comme GenePOC, thérapeutiques, à l’image d’Ose Immunogen, mais aussi d’analyse de données, telle BC Platforms, qui dispose d’une base de données de 2 millions de patients.

«En règle générale, la science vérifie des hypothèses avec des données, explique Thierry Mauvernay. Désormais, l’analyse de données permet de déceler les éventuels effets d’un médicament sur la santé. On a par exemple découvert que les personnes souffrant de diabète de type 2 avaient une espérance de vie plus longue que la moyenne grâce à leur traitement.» Debiopharm a trois antibiotiques en cours d’étude, contre les staphylocoques dorés, la gonorrhée et l’Escherichia coli.

Lire aussi: Debiopharm investit dans son usine en Valais

L’entreprise a aussi diversifié son patrimoine en misant sur diverses start-up – de Coorpacademy, qui développe la formation continue en ligne, à KeyLemon, active dans la reconnaissance faciale – ou encore sur des sociétés matures, comme l’école internationale bilingue Haut-Lac à Saint-Légier, dans le canton de Vaud.

Eoliennes en Suède

Tout récemment, Debiopharm a investi dans un parc de 22 éoliennes en Suède, dont le futur client n’est autre que Google, qui a besoin de courant vert pour alimenter ses fermes de serveurs. Côté immobilier, le groupe bâtit environ 150 appartements par an en Suisse. Cette diversité s'explique: les investissements de private equity évoluent en fonction de la conjoncture.


Les anticorps conjugués, nouvelle arme anti-cancer

La société lausannoise Debiopharm vient d’annoncer l’acquisition d’une prometteuse molécule pour le traitement de certains cancers. Zoom sur un nouveau type de médicaments appelés anticorps conjugués

Avec sa nouvelle acquisition, Debiopharm investit dans un domaine en plein développement: celui des anticorps conjugués (antibody-drug conjugate, ou ADC), utilisés dans le traitement du cancer. Le principe de ces médicaments est ingénieux: ils combinent un anticorps, capable de reconnaître certains récepteurs situés à la surface des cellules cancéreuses et de s’y fixer, avec un agent toxique qui va détruire spécifiquement lesdites cellules. Par rapport à une chimiothérapie classique, cette approche a l’avantage de cibler les cellules cancéreuses sans nuire aux cellules normales, ce qui réduit le risque d’effets secondaires.

Destiné au traitement des cancers du système lymphatique tels que le lymphome non hodgkinien, le produit développé par ImmunoGen est constitué d’un anticorps dirigé contre le récepteur appelé CD37, présent sur les cellules malignes, et d’un agent anti-cancer nommé DM1. Des résultats préalables ont montré des signes d’activité anticancéreuse de ce composé par lui-même. Un essai clinique est en cours pour tester son efficacité en association avec un autre traitement anti-cancer, appelé rituximab.

Nouvelle génération

L’idée des anticorps conjugués n’est pas en elle-même nouvelle et de nombreux essais ont déjà été menés avec ce type de produits. Le succès a d’abord été mitigé, les premiers ADC étant instables et insuffisamment efficaces. Depuis quelques années, une nouvelle génération d’ADC plus prometteurs a émergé et la recherche a repris de plus belle. Deux médicaments ont déjà été homologués aux Etats-Unis et en Europe: le brentuximab vedotin, contre des lymphomes, et le trastuzumab emtansine, contre certains cancers du sein.

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Santé personnalisée: espoirs et enjeux

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