Horlogerie 

Thierry Stern: «Patek Philippe va engager entre 30 et 50 personnes en Suisse»

Rencontré à la foire de Bâle, le patron de la marque genevoise regrette que «certains concurrents sortent n’importe quoi pour faire du chiffre d’affaires»

Tout en transparence, le stand bâlois de Patek Philippe attire la foule. Lors de la présentation des nouveaux produits, la marque genevoise a même dû composer avec une rare influence. Entre deux de ses nombreux rendez-vous, le patron Thierry Stern a rencontré Le Temps. Il se dit victime de certains concurrents qui «bradent la qualité».

Le Temps: En début de salon, un papier de Bloomberg vous citait en référence aux derniers produits de Tag Heuer. Vous y critiquiez l’initiative de Jean-Claude Biver, qui annonce vouloir vendre un tourbillon à 15 000 francs…

Thierry Stern: A mon avis, c’est une erreur. Un tel mouvement pourrait même nous pousser à arrêter les tourbillons chez nous. Cette complication s’est banalisée à cause de la surenchère de certains. Idem avec les montres squelettes: elles ont quasiment disparu car trop de monde en produisait à une époque. Mais un squelette nécessite des angleurs et des graveurs qui finissent le produit à la main: ce ne sont pas des pièces entièrement produites à la machine avec pour résultat des produits inesthétiques qui détruisent le marché.

- Êtes-vous victime de concurrents qui bradent la qualité?

- Exactement. De plus, ce sont en général les mêmes qui se plaignent de la concurrence en Chine. Alors que les Asiatiques sont capables de faire bien mieux! Nous assistons à la fuite en avant de concurrents dont les affaires vont mal et qui sortent n’importe quoi pour faire du chiffre d’affaires.

- Après les squelettes et les tourbillons, ce sera le tour des répétions-minute?

- Non, car tout le monde est compétent pour apprécier la beauté d’un son. Alors que dans le cas d’un tourbillon par exemple, il faut des appareils pour mesurer sa précision au-delà de l’esthétique. De notre côté, nous sortons chaque année une à deux complications. En 2016, il s’agit du chronographe à heure universelle.

- Comment évoluent vos effectifs?

- Comme vous le savez nous lançons la construction d’un nouveau bâtiment et nous allons engager de 30 à 50 personnes en Suisse cette année sur un effectif total actuel de 2050 employés – dont 1650 sur Genève.

- Plus globalement, comment se portent vos ventes?

- Cela va bien pour Patek Philippe mais c’est difficile pour la plupart des autres. Pour autant, il ne faut pas paniquer. Quand vous avez de l’expérience, vous savez que les moments difficiles ne font que passer. Reste que si la dernière crise a duré 37 mois, celle-là pourrait être plus longue. Et il y aura moins de marques à la fin – ce qui est une mauvaise nouvelle pour tout le monde car les détaillants ne peuvent pas vivre qu’avec Patek et Rolex. Même si certains réalisent 50% de leurs ventes avec ces deux marques. Certains concurrents rencontrent des difficultés car ils vont trop vite. Ou ne sont pas assez originaux. Parfois, certaines marques nous suivent de trop près. Comme Vacheron-Constantin, par exemple, alors qu’il y aurait quelque chose de magnifique à faire avec cette marque.

- Au-delà des problèmes conjoncturels, les horlogers suisses ont-ils fait des erreurs stratégiques?

- Oui, la plupart en ont fait deux. Ils se sont tout d’abord précipités en Chine. Et alors qu’il faut deux ans pour sortir un nouveau modèle, ils ont tablé sur des ventes énormes qui sont devenues des stocks énormes quand l’économie chinoise a ralenti. Ils tentent donc de placer toutes ces montres prévues pour ce marché dans d’autres pays (à tel point que j’ai vu pour la première fois des détaillants qui ont préféré arrêter de travailler avec des marques qui leur imposaient d’écouler leur stock).

- Et la seconde erreur?

- Les horlogers se ruent tous sur les montres électroniques. J’estime illusoire de vouloir lutter contre des Apple ou des groupes asiatiques encore plus puissants dans ce domaine car ils ont déjà l’expérience de ce marché. Dans les années 80, adolescents, nous avions déjà tous des Casio avec de nombreuses fonctionnalités. Notre industrie est très en retard dans ce domaine. La première version de l’Apple Watch n’était pas totalement aboutie mais elle a quand même fait un buzz. La seconde sera meilleure et l’on peut penser que la troisième sera carrément géniale. Apple et autres ont des capacités de créer des objets que le monde horloger n’a tout simplement pas. Ce sera difficile de rester dans la course.

- Certains pensent que toutes les marques devront s’y mettre. Même vous?

- Nous ne ferons jamais de montres connectées. Par contre, tous les patrons de ces sociétés technologiques figurent parmi nos clients! Ils me disent que porter une Patek leur remet les pieds sur terre.

Retour dans le monde horloger suisse: quelles sont les nouvelles marques que vous trouvez intéressantes?
L’innovation, vous la trouvez plutôt du côté de la sous-traitance: dans les composants, les matériaux, etc. Et cela profite à tout le monde. Par ailleurs, ce tissu industriel dynamique constitue aussi une protection face à nos concurrents chinois. De manière générale, en matière d’innovation, je ne regarde pas ce que font les autres maisons. Bien sûr que je vois les publicités dans les magazines mais je ne veux pas me faire influencer dans mes choix.

- Rolex a lancé la garantie de 5 ans pour toutes ses montres. Que pensez-vous de cette initiative?

- C’est intéressant. Nous réfléchissons à étendre aussi la garantie qui est de deux ans chez nous. Il s’agit moins d’une question de fiabilité que de prévoir l’organisation en amont pour le service après-vente.

- Le canton de Genève qui se porte mal, cela affecte-t-il votre maison?

- Il y a une mauvaise ambiance, beaucoup de gens du monde des affaires souhaitent quitter Genève. Quand je discute avec les autorités vaudoises, j’ai l’impression d’avoir à faire à de véritables hommes d’affaires: ils ne vont pas vous faire de fleurs mais ils ne vont pas vous mettre de bâtons dans les roues non plus. A Genève, il n’y a non seulement pas de fleurs mais les coups de bâtons en plus! Le canton nous a pourtant aidé à accélérer les procédures d’autorisation pour notre nouveau bâtiment, c’est bien le signe que quand ils veulent, ils peuvent. Je ne crois pas que cette mauvaise ambiance soit un risque pour nous. A moins que la situation ne devienne dramatique… Ce qui est malheureusement un scénario à envisager.


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