Vu de l’extérieur, cela paraît peut-être tout à fait anodin. A l’échelle du microcosme horloger, l’événement qui ouvrira ses portes le 30 mars à Genève marque une révolution. Des dizaines de marques concurrentes vont se retrouver, dans la même ville et durant la même semaine, pour montrer leurs nouveautés.

Avant la pandémie, ces présentations étaient éclatées entre deux salons: à Genève (SIHH, en janvier) et Bâle (Baselworld, en mars). Mais en avril 2020, Rolex, Patek Philippe, Chopard, Chanel et Tudor ont annoncé leur décision de quitter Bâle pour retrouver leurs homologues genevoises, ce qui a signé le début de la fin pour la manifestation des bords du Rhin. Une pandémie plus tard, c’est ce printemps que ce nouveau modèle verra le jour. Un salon qui rappelle à Thierry Stern, président de Patek Philippe, «des souvenirs de jeunesse».

Le Temps: Comment se présente ce salon «du monde d’après»?

Thierry Stern: Difficile à dire… Dans le fond, la mission ne change pas: avoir les bonnes nouveautés à présenter à des détaillants et des journalistes que nous connaissons déjà. Sur la forme, oui, c’est nouveau. Je me retrouve comme quand j’étais jeune et que je faisais mon premier Baselworld. Tout est nouveau, et j’aurai en entrant dans la halle le regard d’un petit enfant. Ça va être une chouette découverte.

Quel est le budget prévu? Plus ou moins élevé qu’à Baselworld?

Je ne veux pas donner de chiffres mais je peux vous dire que ce n’est pas moitié prix par rapport à Bâle, c’est plutôt similaire. Ces salons, cela reste de grosses machines et c’est ce qu’il faut pour attirer la presse et les détaillants du monde entier. Notre avantage chez Patek est que nous n’avons pas à loger nos équipes sur place comme à Bâle. Ça fait une importante différence de coûts.

Les marques du groupe Richemont avaient l’habitude de tenir salon presque seules, avec quelques indépendants. Comment ont-elles réagi en voyant arriver ces nouveaux acteurs?

C’est vrai: j’imagine que pour Richemont, voir arriver Rolex, Patek, Chopard, LVMH, des concurrents directs, c’est un peu bizarre. Les négociations ne se sont pas faites en une heure, il y avait des problèmes d’hôtels, de place, de réservations… Tout a été mis sur la table. Mais je crois que l’ensemble des grandes marques voulait faire quelque chose de bien, et comme on était alignés là-dessus, ça s’est bien passé. Il y a eu quelques tensions mais pas de bagarres importantes.

Bon, il faut dire que le président du comité des exposants de ce nouveau salon est le directeur général de Rolex, Jean-Frédéric Dufour, qui pilote la marque de loin la plus importante de l’industrie. Quelqu’un me disait: «Quand on sait tous qu’il n’y a qu’un seul patron autour de la table, ça limite les conflits…»

En effet, c’est plus facile. L’avantage avec Rolex, c’est qu’ils sont solides et qu’ils ont une vision très claire de l’endroit où ils veulent aller. A très long terme. Sans compter qu’ils ont un nombre de détaillants tellement important qu’ils doivent tout planifier au mieux pour les recevoir. M. Dufour a très bien pris cela en main, mais c’était une mission difficile. J’entends trop souvent des gens dire: «De toute façon, c’est Rolex, ça marche tout seul.» Ce n’est pas vrai. Si c’est si facile, qu’ils prennent sa place. Il a dû négocier avec Richemont, avec nous, avec tout le monde et il a passé des heures à trouver les bons scénarios et les mots pour les présenter. Je lui tire un bon coup de chapeau, car c’est notamment grâce à lui qu’on s’est tous retrouvés à travailler ensemble.

Ce salon, c’est un coup d’essai ou vous avez déjà une feuille de route à cinq ans?

Ni l’un ni l’autre. Mais je n’ai encore rien validé pour 2023. J’attends de voir ce qu’il va se passer. Dans tous les cas, je ne veux pas qu’on me mette la pression pour signer pour l’année prochaine. Bon, le pire serait de n’utiliser que des plateformes multimédias. Le mieux, un rendez-vous avec tout le monde à Genève. Mais il y a beaucoup d’options entre les deux…

Parlons de Patek Philippe. En 2019, vous disiez dans ces colonnes que vous ne vendriez pas votre marque même pour 20 milliards. Est-ce que vous êtes toujours sur cette ligne? Ou, avec l’inflation, a-t-on grimpé à 30 milliards?

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Vingt milliards, c’est déjà pas mal… Non, mais plus sérieusement, je m’éclate. Je suis entouré d’une super équipe; avec les anciens j’ai le savoir, avec les jeunes, la motivation. Nous avons des super produits, nous sommes toujours très forts. J’ai déjà donné quelques projets à faire à mes enfants et ça fonctionne. En clair, 20 ou 30 milliards, ça ne fait pas de grande différence: garder et pérenniser notre indépendance reste ma priorité.

L’année 2021 aura été marquée par les graves accusations portées par les syndicats à l’encontre de votre entreprise. Comment sortez-vous de tout cela?

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Je ne peux pas promettre que tout le personnel de Patek est parfait, mais je peux vous promettre que lorsqu’il y a des cas compliqués, nous faisons ce qu’il faut. Bien sûr, cette histoire nous a secoués un peu à l’interne. L’Ocirt (service de l’inspection du travail) est venu chez nous et nous avons pris des mesures. Et on continue de le faire. Avec le covid, la guerre, les gens vont aller peut-être encore plus mal et il faudra prendre soin d’eux. Mais je suis le premier à me battre pour mes équipes et j’aimerais parfois que l’on parle davantage de ce que l’on fait pour aider nos employés (formation, soutien lorsqu’ils traversent des moments difficiles, etc.). Après, les syndicats font leur travail et nous en avons besoin, mais Unia Genève aime bien s’en prendre aux grands, car ça fait peur aux plus petits. C’est normal. Ils ont besoin de se faire de la pub. Ce grand ramdam ne m’a guère impressionné.

Qu’est-ce qui impacte aujourd’hui le plus vos affaires? La guerre ou la pandémie?

Le covid, on a en a eu peur au début, mais maintenant on vit avec. On peut le gérer au niveau des affaires, ce n’est plus vraiment un frein. Au contraire, j’ai pas mal de clients qui n’ont pas pu voyager ou prendre des vacances pendant des mois et veulent maintenant se faire plaisir avec une belle montre. La guerre, c’est un bien plus grand danger. Avant je faisais le tour du monde constamment en avion, et je vous garantis que la Terre n’est pas si grande. Une guerre quelque part aura un impact partout. Mais il faut vivre avec et nous concentrer sur ce que l’on sait faire: des belles montres.

L’année 2022 sera importante puisque vous allez changer de directeur général…

Oui mais il n’y a pas de deadline. Nous avons en effet nommé un nouveau directeur général adjoint, Laurent Bernasconi, ancien responsable de la production, qui deviendra à terme le patron. Mais pour l’instant, celui qu’on surnomme affectueusement «Junior» travaille main dans la main avec Claude Peny, l’actuel directeur général. Gérer Patek Philippe tout seul, c’est lourd, vous savez.

Morgan Stanley estimait il y a quelques semaines que vous aviez réalisé un chiffre d’affaires de 1,530 milliard de francs en 2021 pour 68 000 pièces vendues. Qu’en dites-vous?

J’en dis que leur estimation est mauvaise et qu’il faudrait qu’ils se renseignent mieux.

Mais encore? Vous disiez produire 65 000 pièces en 2019…

Oui, on se trouve toujours par là. Ces dernières années, j’ai surtout augmenté le prix moyen, guère la production.

Et en termes de nombre d’employés?

Sur les trois dernières années, on a procédé à énormément d’engagements, on est passés de 2100 employés en Suisse (1700 à Genève) à 2400 (1720 à Genève). Aujourd’hui, Patek Philippe veut créer encore 200 emplois de plus. C’est notre nouveau bâtiment qui nous a permis d’engager et de développer ces talents. Ce qui est difficile à trouver, ce sont des spécialistes.

Ce qui est difficile à trouver aussi, ce sont vos montres. Trouvez-vous normal qu’il faille parfois attendre jusqu’à sept ans pour acheter une Nautilus?

Oui, je reconnais que c’est vraiment difficile. Mais que voulez-vous? Je reçois personnellement entre 50 et 100 mails par semaine de gens qui veulent une montre. 98% d’entre eux me demandent la Nautilus en acier. Et, quand ils finissent par l’avoir, ils râlent parce qu’ils trouvent que l’on en fabrique trop. C’est insoluble… De toute façon, nous sommes au maximum de nos capacités, on ne peut pas faire un million de montres comme Rolex.

Après la fin des cadrans bleus puis des verts, quelle couleur de cadran allez-vous sortir cette année pour cette Nautilus en acier (référence 5711)?

Non, j’ai dit que fin 2021, on arrêtait cette 5711. Ça suffit, cette fois, pour cette référence-là, c’est terminé. On a un panel de nouveautés intéressantes et il faut savoir passer à autre chose.