Régulation

Thomas F. Huertas: «de nouvelles crises bancaires ne sont pas exclues»

Thomas F. Huertas est une sommité de la réglementation financière. Pour le spécialiste, le renforcement des bilans bancaires était nécessaire, même si toutes les mesures ne sont pas optimales. Sur les cryptomonnaies qui font débat ces jours, il affirme que le manque de réglementation est une anomalie

Les banques sont des colosses aux pieds d’argile. Ce constat a été fait mille fois ces dernières années à la lumière de la crise qu’a traversée le secteur bancaire. Tout avait commencé avec la faillite de la grande banque d’investissement Lehman Brothers aux Etats-unis en 2008.

Depuis, les Etats et des organisations internationales ont pris des mesures et aussi mis en place des outils préventifs. La réglementation bancaire a pris une importance capitale. C’est le thème de la conférence que donnera Thomas F. Huertas, associé chez EY à Londres et président du Global Regulatory Network, mardi au Centre international d’études monétaires et bancaires (CIMB) de Genève.

Thomas F. Huertas était précédemment membre du comité exécutif de l’Autorité des services financiers (FSA) britannique. Il a également occupé les fonctions de président suppléant de l’Autorité bancaire européenne (EBA), de membre du Comité de Bâle sur le contrôle bancaire, et de membre du comité de pilotage des résolutions du Conseil de stabilité financière.

Le Temps: Les banques européennes viennent de traverser une crise bancaire. Certaines d’entre elles ont dû être nationalisées et d’autres ont été sauvées grâce à des fonds publics. La crise est-elle aujourd’hui résolue?

Thomas F. Huertas: Oui, cette crise-là est derrière nous. Les réformes de la réglementation et de la supervision bancaire ont renforcé le secteur en Europe et dans le monde. Les fonds propres des banques ont été augmentés. L’amélioration a eu lieu en quantité et en qualité. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas d’autres crises à l’avenir.

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L’Autorité bancaire européenne vient de lancer une consultation sur la gestion de ces crédits douteux qui ne seraient probablement pas remboursés. Que faut-il comprendre de cette initiative?

C’est un vrai problème dans de nombreux pays et pour de nombreuses banques. L’Autorité bancaire européenne en est consciente et prend des mesures pour redresser cette situation. L’ampleur des crédits reste à établir. Mais il faut analyser le problème par rapport aux provisions faites par les banques.

Les banques italiennes semblent plus fragiles que les autres. Est-ce un cas particulier?

Elles se sont retrouvées dans une situation délicate, mais elles ont pris de nombreuses mesures d’assainissement. On peut dire que beaucoup de progrès ont été réalisés à ce jour. Je dois ajouter qu’il n’y a pas que des banques italiennes qui sont concernées. Regardez aussi du côté de l’Europe centrale et de l’Europe de l’Est.

La zone euro s’est dotée de l’Union bancaire dans le sillage de la crise. Une nécessité ou un artifice?

Une nécessité absolue. L’Union bancaire est constituée du mécanisme de supervision unique et du mécanisme de résolution unique. Ce sont des outils efficaces pour renforcer les banques et prévenir de nouvelles crises. L’objectif est qu’elles ne doivent plus, en cas de nouvelles crises, recourir à l’argent des contribuables comme c’était le cas récemment.

Il y manque le troisième pilier…

Vous pensez au Fonds européen de garantie de dépôts bancaires. C’est un sujet controversé, lié aux crédits douteux. Mettre en place un tel fonds, ce serait mettre le fardeau des mauvaises banques sur les épaules de celles qui sont en bonne santé. Je vous rappelle que la garantie des dépôts existe déjà à hauteur de 100 000 euros par client de chaque banque. Ce dont nous parlons est un programme qui couvrirait l’ensemble de la zone euro.

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Les autorités ont aussi revu la réglementation bancaire et l’ont rendue plus stricte. Mais maintenant que la crise est derrière, de nombreuses voix dénoncent un excès de réglementation et demandent un retour en arrière. Qu’en pensez-vous?

Effectivement, un grand volume de réglementations a été mis en place ces dernières années. A mon avis, il est approprié de les revoir pour s’assurer que celles-ci soient toujours alignées sur les objectifs de départ. S’il y a un besoin d’alléger certaines d’entre elles, il faut envisager de le faire. Je dis donc oui à une réévaluation.

Ces complaintes viennent des Etats-Unis sous l’impulsion du président Trump, qui estime que la surréglementation freine le développement des affaires…

Je ne vais pas personnaliser la question. En revanche, j’aimerais donner un exemple. Si on devait adopter la proposition d’augmenter de 50 à 250 milliards de dollars le seuil des actifs au-dessus duquel une banque est considérée comme systémique, les plus grandes banques conserveraient toujours ce statut, et une surcharge en capital supplémentaire s’appliquerait encore à celles-ci.

Dans le même registre, de nombreuses voix estiment que MiFID II impose, entre autres, trop de bureaucratie. Qu’en pensez-vous?

L’un des objectifs du MiFID II est de renforcer la transparence et de rendre le système bancaire plus efficace et plus solide face aux risques. Cela a un coût. Il faut voir si les coûts sont plus importants que les bénéfices.

Parlons des cryptomonnaies. Il y a un appel pour introduire une réglementation. Est-ce justifié?

Ce phénomène est un exemple frappant qui montre que certains investissements ne font l’objet d’aucune réglementation et d’aucune protection pour les investisseurs ou les consommateurs. En comparaison, les actions et les titres doivent répondre à de nombreuses obligations et contrôles. Le manque de réglementation des cryptomonnaies constitue une anomalie.

Vous connaissez la place financière suisse. Que pensez-vous donc du «Swiss finish» dans la réglementation bancaire, cette tendance à vouloir aller plus loin que les autres pays?

De l’extérieur, on la voit comme une volonté de rendre le secteur bancaire très fort. Elle concerne certes l’ensemble de la place financière suisse, mais plus particulièrement les deux grandes banques.


Conférence CIMB

Thomas F. Huertas, président d’Ernst & Young Global Regulatory Network

Mardi 20 mars, 18h30

Maison de la Paix

2, chemin Eugène-Rigot, Genève

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