Le Temps: En reprenant les titres toxiques américains d'UBS, la Suisse accepte-t-elle de payer à la place de Washington?

Thomas Jordan: Il est difficile de dire si nous devrons payer quelque chose. Il est possible que nous fassions un bénéfice.

- N'est-ce pas une utopie?

- Il n'est pas correct de dire cela, j'estime la probabilité de bénéfice à 50%. L'UBS a déjà amorti ses actifs à risque en les adaptant aux prix du marché, une méthode certes difficile vu la quasi-absence de transactions permettant de fixer des prix. De plus, le capital de la société financé par UBS absorbera des pertes éventuelles à hauteur de 10% des actifs.

- Avec quel rabais prévoyez-vous d'acheter ces actifs?

- Il n'est pas possible de déterminer une moyenne car le portefeuille est extrêmement diversifié. Pour certains titres, la valeur enregistrée au bilan d'UBS est de moins de 20% de leur cours nominal. Pour d'autres, elle est de 80%. Cela dépend de chaque actif.

- Pourquoi le marché des prêts interbancaires en francs suisses s'est-il détendu bien plus lentement que celui en euros ou en dollars?

- Il est vrai que les taux au jour le jour en francs suisses baissent moins vite, mais les tensions sur ces taux avaient également été moins fortes que dans les autres grandes monnaies. Nous souhaitons que ce mouvement de détente se poursuive. C'est dans ce but que nous avons conclu un accord de swap avec la BCE, qui permet à cette dernière d'alimenter les banques européennes directement en francs suisses. Notre monnaie vient en quatrième ou cinquième priorité dans les stratégies de refinancement des banques. Ces tensions résultent de la mauvaise adéquation entre une demande importante en francs suisses de la part de banques étrangères intéressées à se refinancer à meilleur marché que dans leurs propres monnaies, et une offre de francs limitée. De très nombreuses banques suisses détiennent d'importantes liquidités, mais hésitent à les placer sur le marché interbancaire.

- La population suisse a été alarmée par l'annonce du plan de sauvetage. Que lui dites-vous pour la rassurer?

- En marge du plan de consolidation des grandes banques, les autorités ont annoncé un ensemble de mesures, comme l'élévation de la garantie des dépôts des avoirs bancaires. Par ailleurs, la situation financière a toujours été stable en Suisse. L'exacerbation des tensions en dehors de nos frontières nous a conduits à mettre en œuvre le plan de consolidation. Simultanément, l'aide accordée par des gouvernements étrangers à leurs banques a affaibli la position des grandes banques suisses, ce qui nous a incités encore plus à agir.

- Est-ce donc un désavantage concurrentiel qui a poussé Berne à intervenir, et Credit Suisse à se recapitaliser?

- Toutes les décisions prises en Suisse ou à l'étranger vont avant tout dans le sens d'une sauvegarde du système financier. Mais il est vrai que si un pays ne fait rien, sa position relative risque de s'affaiblir.

- La Commission fédérale des banques (CFB) a-t-elle profité de cette crise pour amener les deux banques à accroître leurs fonds propres plus rapidement que le délai de 2013 initialement prévu?

- La crise a montré que les exigences en dotation de capital propre posées par Bâle II étaient insuffisantes. Elle a souligné la nécessité de les augmenter afin de constituer des pare-chocs suffisamment solides pour résister aux crises à venir.

- Allez-vous faire appliquer le ratio d'endettement, pourtant très critiqué par les banquiers?

- La CFB, qui a la responsabilité de ce genre de question, publiera prochainement le niveau minimal de fonds propres par rapport à la taille du bilan requis pour les banques suisses actives sur les marchés étrangers. Il est d'autant plus important d'avoir un niveau élevé que le poids de l'industrie financière est lourd dans notre économie, près de 15% du PIB.

- La BNS a-t-elle les moyens de sauver UBS, cette banque dont le bilan fait plus de dix fois la taille de celui de la Banque nationale?

- Nous en avons les moyens. Notre bilan est fort et il existe plusieurs possibilités pour y parvenir. Nous voyons aujourd'hui que les décisions prises dans le passé de constituer des provisions étaient bonnes. Ces provisions sont déterminantes pour nous permettre de mener des opérations du type de celles que nous venons d'effectuer. Nous devons aussi réexaminer cette politique pour déterminer si elle répond toujours à nos besoins.

- Tout de même, à lire votre bilan, ces provisions n'excèdent pas quelques dizaines de milliards de francs. Le bilan d'UBS pèse près de 2000 milliards!

- Il n'est pas nécessaire que nos provisions couvrent 100% du bilan d'UBS. N'oubliez pas non plus que nous pouvons mobiliser des moyens considérables sur les marchés financiers ou auprès des autres banques centrales. Tout cela nous met dans une position qui nous permet d'intervenir. Dans le cas du fonds de défaisance, il faut rappeler que les 54 milliards financés par la BNS sont couverts par des actifs diversifiés. On ne peut donc pas parler d'un coût de 60 milliards.

- Que se passera-t-il si la moitié du fonds est perdue?

- Techniquement, cela sera une perte pour la Banque nationale avec un impact sur notre compte de résultat et notre bilan. Notre capital pourrait diminuer.

- Lorsque vous annoncez le réexamen de votre politique de provision, cela veut-il dire moins de bénéfice, et donc moins d'argent distribué, aux cantons en particulier?

- Sans profit, on ne peut rien distribuer. Et nous ne pouvons distribuer que ce qui n'est pas nécessaire aux provisions. Voilà le mécanisme. Il est trop tôt pour faire d'autres commentaires.

- Presque toutes les banques, en Suisse et ailleurs, sont sauvées de la crise financière, au motif que le reste de l'économie souffrirait trop de leur disparition. En réalité, n'utilisent-elles pas cet argument pour prendre en otage les pouvoirs publics, et les contribuables, et leur imposer d'éponger leurs erreurs passées?

- C'est une question très importante, pour les banques centrales et les gouvernements. Et il n'est pas facile d'y répondre. Ce sera un défi pour l'avenir pour éviter que l'aléa moral après ces opérations n'augmente pas. Nous ne parlons pas seulement des banques concernées par ces transactions, mais aussi de l'ensemble des acteurs du marché. Ils ne doivent pas croire que les banques centrales interviendront à l'avenir pour répondre à de nouvelles difficultés.

- Comment? En faisant en sorte qu'une banque puisse faire faillite, sans ébranler l'économie?

- Il faut encore un peu de temps pour répondre précisément. Cependant, une partie de la nouvelle réglementation qui va venir va essayer de résoudre ce problème. Forcer les banques à détenir plus de liquidité et plus de capital tout en prenant moins de risque constitue un élément de réponse.

- En juin 2007 déjà, votre collègue Philipp Hildebrand tirait la sonnette d'alarme sur les risques pris par les deux grandes banques. L'avertissement de la BNS n'a visiblement pas été entendu! Qu'aurait-elle dû faire?

- Les autorités auraient dû, plus tôt, pousser les banques à réduire leur risque, réduire leur endettement dans leur bilan et à disposer de davantage de capital pour absorber les chocs. On est toujours plus intelligent après, mais personne n'a vraiment vu la dimension de cette crise. Nombreux sont ceux qui ont pensé que cela ne pouvait pas continuer, que les prix de l'immobilier finiraient par baisser aux Etats-Unis un jour ou l'autre, et que cela aurait des conséquences. En revanche personne n'avait prévu l'implosion du système financier telle qu'elle s'est produite. Les autorités devraient pouvoir disposer d'une image beaucoup plus détaillée des risques que les banques prennent.

- Dans ce qui doit changer, n'y a-t-il pas les bonus, ces incitations qui ont conduit aux dérives responsables de la crise?

- Je suis convaincu que le système de rémunération, qui inclut les bonus, doit être approuvé par le comité du risque des banques afin d'assurer que les incitations ne conduisent pas la banque à prendre des risques qu'elle ne souhaiterait pas courir.

- N'est-ce pas déjà le cas?

- Pas suffisamment. Je ne crois pas que la direction générale d'UBS a délibérément pris cette direction qui l'a conduite à toutes ces pertes. Il lui appartient donc de comprendre la mécanique des rémunérations. La crise montre que ces dernières peuvent avoir un impact important sur les risques pris.