Cela n’aura échappé à personne. Depuis une semaine, l’euro flirte à nouveau avec le taux de 1,20 franc. Si la Banque nationale suisse (BNS) n’a plus agi massivement sur le marché des changes ces derniers mois, elle est toutefois pour beaucoup dans le retour du franc au niveau qu’elle défendait entre 2011 et 2015. Sa stratégie s’est avérée payante, affirme l’expert de la Banque cantonale de St-Gall, Thomas Stucki.

Le Temps: L’euro est à 1,20 franc. Doit-on applaudir la BNS?

Thomas Stucki: Oui, on peut l’applaudir. Mais pas pour le fait que l’euro soit à 1,20 franc. Plutôt pour la stratégie qu’elle a déployée depuis l’abandon du taux plancher.

Ce n’est pas elle qui a fait baisser le franc ces derniers mois?

Le principal moteur de la baisse du franc, en ce moment, c’est la hausse de l’euro. Il est tiré vers le haut par la confiance retrouvée des investisseurs, par la croissance en zone euro et, plus récemment, par la perspective de la fin du programme de rachat d’actifs et d’une hausse de la BCE, probablement l’année prochaine.

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Le franc ne baisse donc pas…

Seulement contre l’euro. Encore une fois, c’est l’euro qui s’apprécie. Cela se voit aussi face au dollar. D’ailleurs, le dollar-franc, lui, ne s’est que peu apprécié, il est toujours plus ou moins au même niveau qu’il y a deux ans.

Certains experts considèrent que le franc a perdu son statut de valeur refuge. Qu’en pensez-vous?

C’est faux. Ce sont les valeurs refuges en général, comme le yen ou la couronne norvégienne, qui ne sont pas utiles en ce moment. L’économie mondiale se porte bien, les marchés financiers sont sereins… Personne n’a vraiment besoin de valeur refuge. Mais je suis convaincu que si une mauvaise nouvelle survient, le franc servira de nouveau de protection contre le risque.

A la différence du yen ou de la couronne norvégienne, le franc a une caractéristique bien à lui: une banque centrale qui s’active pour qu’il ne monte pas.

C’est vrai, la BNS est parvenue à faire en sorte que les investisseurs n’aient plus rien à gagner en achetant du franc. Le marché des obligations d’Etat est très limité, placer ses avoirs dans une banque coûte de l’argent, en raison des intérêts négatifs. Et par-dessus tout, personne ne s’attend aujourd’hui à ce que le franc s’apprécie. Pour un investisseur étranger, aucun argument ne plaide en faveur du franc en ce moment.

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Peut-on considérer que la BNS a réussi son pari?

Exactement. On peut l’en féliciter.

Abandonner le taux plancher était donc une bonne idée?

C’était une très bonne stratégie, sachant qu’elle a continué à intervenir sur le marché des changes. Au cours des premiers mois, et même en 2016, elle a d’ailleurs vendu presque autant de francs que lorsqu’elle défendait le taux plancher. Mais ne plus devoir défendre précisément le cours de 1,20 lui a offert davantage de flexibilité.

C’est-à-dire?

Ne plus avoir un taux précis à défendre a fait en sorte que les spéculations se sont diluées. Les paris n’étaient plus concentrés sur 1,20, la pression était donc moins forte. En avril 2017, lorsque les marchés ont commencé à craindre que Marine Le Pen puisse gagner les élections françaises, le franc était plébiscité et il est remonté. Lors de cet épisode, la BNS a agi sur le marché des changes, mais elle a pu le faire en plusieurs épisodes, sans devoir empêcher le franc de franchir un taux précis. C’est beaucoup plus confortable pour elle.

Que doit-on attendre de la BNS, ces prochains mois?

Elle agira dans le sillage de la BCE, afin que le franc ne devienne pas plus rémunérateur que l’euro. Lorsque la BCE commencera à remonter les taux, on peut s’attendre à ce que la BNS fasse de même avec, selon moi, un décalage de trois mois.

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