Une semaine suisse

En vue du premier août, nous proposons une série d’articles sur les trésors, les contradictions, les multiples facettes culturelles et sociales du pays.

Retrouvez tous les articles de cette collection au fur et à mesure

Non, ce n’est pas Guillaume Tell. Sur la pièce de 5 francs suisse, c’est le visage d’un berger anonyme que l’on aperçoit. La précision mérite d’être répétée, car voilà bientôt un siècle que la confusion perdure. Depuis 1922, le profil de ce personnage à capuche est frappé côté face. «Le billet de 5 francs créé en 1914 porte en médaillon le buste de Guillaume Tell, emprunté à la statue d’Altdorf de Richard Kissling, rappelle Julia Genechesi, directrice adjointe du Musée cantonal d’archéologie et d’histoire, à Lausanne. Il est donc étonnant que la monnaie de même valeur représente un berger inconnu, et non le héros national.»

Lire aussi: Toutes les pièces de 5 francs ne valent pas 5 francs

Ce berger est l’œuvre du sculpteur zurichois Paul Burkhard. Mais cet honneur ne lui a pas été conféré sans effort. Il est le résultat d’une intense compétition, au sortir d’une Première Guerre mondiale qui a fait exploser l’union monétaire conclue un demi-siècle plus tôt entre la Suisse, la France, la Belgique et l’Italie. La fuite des pièces «Swiss made» vers l’étranger et la dévaluation, déjà, des pièces de 5 francs produites dans les pays alliés de la Suisse poussent les autorités à se lancer dans la conception d’une nouvelle pièce.

Des choix discutables

Plus de 500 propositions ont été déposées. Un deuxième tour incluait une dizaine de finalistes. Et même l’élu Paul Burkhard a dû faire une concession. On ne verra que le buste de son berger. Celui-ci remplace la figure allégorique Helvetia. Une personnification de la Confédération qui, depuis son apparition en 1850, en gênait certains parce que trop sensuelle à leur goût.

Mais ce n’est pas le seul choix graphique à avoir créé le débat. Sur la tranche de la pièce, on peut lire «Dominus providebit», littéralement «Dieu y pourvoira». Typique du Moyen Age, où les devises religieuses sur les pièces de monnaie étaient prisées. Cette inscription, issue de la Genèse est, d’un point de vue technique, destinée à compliquer la vie des faussaires, indique Swissmint, l’entreprise publique chargée de frapper les monnaies helvétiques depuis 1848.

Certains considéraient qu’avoir repris un slogan d’abord utilisé sur les anciens estampages de la monnaie bernoise était malvenu. D’autres propositions, comme «Quand Dieu est avec nous, qui peut être contre nous?» ont été faites. Mais d’autres voix estimaient qu’une considération biblique n’avait simplement plus sa place sur une pièce de monnaie. Un dicton profane, comme «Un pour tous, tous pour un» a même été suggéré. En vain.

Cette citation a donc perduré. Mais elle n’occupe pas toute la tranche. Treize étoiles y sont aussi disséminées. Les 13 premiers cantons? Trois étoiles pour la Trinité et les autres pour les dix commandements? La vraie explication est plus simple: à la différence des 22 ou 23 étoiles sur les pièces de 1 franc ou de 50 centimes, références aux cantons suisses auxquels est venu s’ajouter le Jura, ces 13 astres n’auraient aucun sens particulier. Du pur remplissage.

Le côté pile de la pièce semble, lui, susciter moins de discussions. A gauche un edelweiss, à droite une rose des Alpes et, au milieu, sa date de fabrication, la croix suisse dans un blason et l’inscription 5 FR.

Du yodel et des nombrils

Mais la thune, surnom que les Romands lui ont donné en s’inspirant du terme français signifiant à l’origine «aumône», ne sert pas seulement à payer. Elle a aussi des utilisations périphériques, comme la pratique du Talerschwingen, en français «la ronde de l’écu», ce fond sonore qui accompagne le yodel appenzellois. Le principe est simple mais pas aisé: faire tournoyer une pièce de 5 francs dans une jatte en céramique pour émettre un son plus ou moins grave.

D’autres usages sont beaucoup moins documentés. Dans certaines communautés, on considérait que les pièces de 5 francs servaient à contenir les hernies ombilicales des nouveau-nés. Mais la littérature médicale a maintes fois répété que cette pratique traditionnelle est inutile, voire déconseillée. Comme quoi la thune ne peut pas tout.


Fiche technique

Par sa taille et son poids, la pièce de 5 francs fascine ceux qui la découvrent. Pourtant, cette médaille de cuivre et de nickel – celles en argent ne sont plus frappées depuis 1968 – de 3,145 cm de diamètre, de 2,35 mm d’épaisseur et de 13,2 grammes n’est ni la plus grosse ni la plus chère du monde.

La réputation monétaire suisse est mise à mal: la pièce de 20 pesos mexicains est plus lourde (15,94 grammes), tout comme les 50 cents australiens. Les pièces de 500 colones costaricains et de 50 francs de Nouvelle-Calédonie sont, elles, plus grandes, avec leur 33 mm de diamètre. Quant aux pièces de 5 livres de Gibraltar et de l’île de Man, elles la dépassent en termes de valeur, avec 5,92 francs.