Tidjane Thiam pour relancer la banque

Banques Tidjane Thiam, assureur aujourd’hui et non banquier, succédera en juin à Brady Dougan à la tête de Credit Suisse

L’homme qui a su briser les plafonds de verre présente un parcours atypique

«Es ist eine Freude, Sie heute ­Nachmittag persönlich zu begrüssen.» Tidjane Thiam, le futur directeur de Credit Suisse, a débuté en allemand sa présentation mardi à Zurich. Enchaînant en anglais et en français, l’actuel directeur du groupe britannique Prudential a loué les mérites de Credit Suisse, une banque qu’il connaît bien en tant que client, tout comme son directeur sortant Brady Dougan.

Qu’est-ce qui l’a convaincu de rejoindre le numéro deux bancaire helvétique? «Il s’agit d’une marque extraordinaire. C’est un institut qui a une riche histoire», a-t-il poursuivi, précisant qu’il prévoyait de s’installer en Suisse dès qu’il aura pris ses fonctions.

Les investisseurs ont salué l’arrivée de Tidjane Thiam. Le titre Credit Suisse clôture la séance boursière en hausse de 7,76% à 25 francs suisses, alors que l’indice SMI des valeurs vedettes a perdu 0,26%.

Relever de nouveaux défis n’est pas ce qui fait peur à Tidjane Thiam. Il s’est longtemps plaint du «plafond de verre» auquel il s’est heurté en France. Ingénieur sortant major de sa promotion de la prestigieuse Ecole des Mines, polytechnicien, diplômé d’un master de l’école de commerce Insead, il avait toutes les qualités pour trouver un emploi de très haut niveau. Mais l’Ivoirien de naissance dit avoir longtemps buté sur un racisme fait de non-dits qui lui a bloqué les plus hautes marches des entreprises françaises. A tel point que quand un chasseur de têtes l’a démarché pour rejoindre le groupe britannique d’assurances Aviva en 2002, il a commencé par lui préciser au téléphone: «Je suis Noir, francophone et je mesure 1m93.»

Partout où il va, l’homme impose le respect. Assez direct, parlant de façon très simple et relativement douce, qui tranche avec son imposant physique, Tidjane Thiam a réussi une carrière spectaculaire. Sachant s’attirer la sympathie du public, il a déclaré mardi à Zurich que «le seul véritable métier de sa carrière a été de former des équipes». Au sujet de Prudential, il s’est dit soulagé que l’action de l’assureur ait peu réagi à l’annonce de son départ (baisse de 2,6% quand même…) : «Un de mes principaux objectifs était de mettre en place une équipe qui puisse continuer sans moi.»

Son parcours n’a pas été un long fleuve tranquille. Né en 1962, ce père de deux enfants est issu d’une grande famille de la politique ivoirienne. Son père, Amadou Thiam, un immigré sénégalais venant d’un milieu très modeste, avait épousé une nièce du président Félix Houphouët-Boigny. Nommé ministre de l’Information alors que Tidjane avait 1 an, il est envoyé en prison pendant trois ans à la suite d’une purge politique. Tidjane Thiam ne le connaît pas avant d’avoir presque 5 ans: «Un jour, je jouais dans la cour, une voiture est arrivée et un homme en est sorti. Il est venu me voir en me disant: «Je suis ton père.»

Après une scolarité en Côte d’Ivoire, Tidjane Thiam réussit des études brillantes supérieures en France. C’est à sa sortie des études, après avoir défilé en 1984 comme polytechnicien sur les Champs-Elysées le 14 juillet, qu’il se heurte au plafond de verre. Un cabinet de consultants américain, McKinsey, le recrute. Il travaille pour eux à Paris puis à New York. Quand le président ivoirien Henri Konan Bédié l’invite en 1994 à revenir dans son pays natal, il n’hésite pas longtemps. Il devient haut fonctionnaire, puis ministre du Plan. Quand arrive le coup d’Etat de 1999, Tidjane Thiam se retrouve sans emploi, sans carrière et sans plan de secours. Mais quand Laurent Gbagbo lui propose d’être premier ministre l’année suivante, il refuse. «Il ne faut jamais travailler pour un mauvais leader», a affirmé mardi Tidjane Thiam.

Il rejoint le cabinet McKinsey, où il est promu associé, et il reprend son travail de conseil auprès de compagnies d’assurances et de banques. Trois ans plus tard, il est approché par le britannique Aviva. Devenu directeur financier d’Aviva, où il est pressenti pour prendre la tête du groupe, il surprend tout le monde en rejoignant Prudential en 2008, dont il devient le directeur général en 2009. Tidjane Thiam tente alors un coup qui a failli lui coûter sa carrière. Il trouve un accord avec le géant américain AIG pour lui acheter sa filiale asiatique, AIA. Objectif: devenir le leader de l’assurance vie dans cette région d’avenir. Le pari financier, à 35 milliards de dollars, est gigantesque. A tel point que c’est un échec retentissant: les actionnaires de Prudential s’y opposent.

Stoïque dans l’adversité, Tidjane Thiam fait face à une assemblée générale houleuse en juin 2010, où de nombreux actionnaires réclament publiquement sa tête. Il tient bon, reconnaît son échec et tourne la page.

Cinq ans plus tard, il est salué de tous. Le cours de bourse de Prudential a triplé, après une période d’expansion très agressive. Le bénéfice opérationnel du groupe a augmenté de 14% en 2014, dont un tiers est réalisé en Asie.

Une interrogation revient cependant régulièrement à propos de son transfert à Credit Suisse: Tidjane Thiam n’est pas un banquier. Une critique que le principal intéressé a rejetée en soulignant hier avoir réorganisé plusieurs banques d’investissement quand il était actif chez McKinsey. Le pari à la tête de l’institution suisse est risqué. Mais le Franco-Ivoirien a l’habitude de briser les plafonds de verre.

Il ne craint pas de rencontrer une attitude hostile à son égard en Suisse. Au contraire, il observe que beaucoup d’entreprises helvétiques sont dirigées par des personnes non issues du pays. Pour l’anecdote, il s’est montré amusé d’avoir été reconnu par un douanier comme le nouveau directeur de Credit Suisse lors de son arrivée à l’aéroport mardi à Zurich. L’employé lui a souhaité la bienvenue en lui rendant son passeport.

Le cours de bourse de Prudential a triplé, après une période d’expansion très agressive