Emploi

Timbrer au travail divise les esprits

De nombreux employeurs n’enregistrent pas le temps de travail de leurs salariés, comme l’exige la loi depuis 52 ans. Berne vient d’introduire un nouveau régime pour les cadres et les inspectorats multiplient les descentes dans le secteur privé

En Suisse, l’obligation de noter ses heures de bureau, pour tous les employés, est inscrite dans la loi depuis 52 ans. La loi sur le travail (LTr) de 1964 impose en effet de documenter, sur les cinq dernières années d’activité de l’entreprise, les horaires professionnels de tous les collaborateurs, sauf ceux occupant une fonction dirigeante élevée.

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Les exigences de ce séquençage vont jusqu’à détailler les durées des pauses égales ou supérieures à 30 minutes. D’après le Secrétariat d’Etat à l’économie, 16 à 17% des travailleurs du pays ne respectaient pas l’obligation de noter leurs heures en 2010. «Hors secteur industriel, ce taux est beaucoup plus élevé», indique Marianne Favre Moreillon, spécialiste en droit du travail et directrice du cabinet lausannois DroitActif. Même son de cloche du côté d’Olivia Guyot Unger, directrice juridique à la Fédération des entreprises romandes (FER) Genève: «Au sein des entreprises de services, l’enregistrement horaire est très peu, voire pas appliqué du tout. C’est dans l’air du temps.» Dans un contexte de concurrence et de flexibilité accrues, chacun [employeur et employé] y trouve son compte», estime-t-elle.

Travail dématérialisé

Garde-fou contre le surmenage pour les uns, le recensement du temps de travail est considéré comme anachronique pour les autres. «C’est coûteux, administrativement et en termes de suppléments de salaires, mais surtout inadapté à notre époque», relève Bernard Briguet, directeur romand de l’Association suisse des cadres. Selon lui, la tendance est aujourd’hui au management participatif et au partage de responsabilités. «Dans notre économie moderne, les travailleurs sont mobiles et font du télétravail. Les entreprises d’aujourd’hui fonctionnent davantage en mode projets, se basant sur des objectifs, ce qui implique de la souplesse horaire basée sur une confiance mutuelle et une discipline individuelle», signale-t-il.

Pour Bernard Briguet, le contrôle des présences physiques pénalise ceux qui travaillent plus vite que leurs collègues effectuant la même tâche mais en davantage de temps. «Noter ses heures incite au présentéisme, ce qui ne manquera pas de faire chuter la productivité», prévient-il. Par ailleurs, une application stricte des règles actuelles relèverait selon lui du casse-tête. «Comment comptabiliser ses déplacements pour voir un client, si son train a par exemple une heure de retard? Et lors d’un déjeuner d’affaires, doit-on enclencher le compteur à 100%, sachant que l’on est de toute manière censé s’alimenter? Faut-il aussi enregistrer six heures de trajet aller-retour depuis Genève, si l’on est obligé d’aller au siège de Zurich pour sa soirée du personnel?» s’interroge-t-il.

D’après Olivia Guyot Unger, le régime actuel a pour défaut corollaire de saper l’attractivité de la place économique helvétique. «La Suisse est appréciée pour la flexibilité de son droit du travail. Cette évolution va à contre-courant», déplore-t-elle.

Contrer l’épuisement

Les 26 inspectorats cantonaux ont tout juste commencé à resserrer leurs contrôles. L’objectif de cette modification dans la pratique de surveillance du marché du travail consiste moins à contrer la flexibilisation des horaires professionnels du salarié lambda qu’à lutter contre l’épuisement des managers.

Dans sa lutte pour contrer l’épuisement professionnel, la Confédération a ajouté, voilà quatre mois, deux nouveaux articles (73a et b) dans l’ordonnance 1 relative à la LTr, introduisant pour les cadres la possibilité de renoncer à saisir leurs heures de présence au bureau ou de le faire de manière simplifiée. «L’objectif de combattre le burn-out des cadres est louable, reconnaît Olivia Guyot Unger. Toutefois, le moyen mis en œuvre pour y parvenir n’est pas adéquat.»

L’effet d’un coup de tonnerre

Jusqu’alors, les salariés ayant un pouvoir décisionnel ne comptaient pas leurs heures. «Ces nouvelles dispositions et leurs implications dans la pratique des sociétés en matière d’enregistrement du temps de travail ont eu l’effet d’un coup de tonnerre. Leur introduction a pointé des lacunes historiques sur l’ensemble des effectifs de nombreuses entreprises», témoigne-t-elle.

L’aspect le plus sensible d’un pointage renforcé est le paiement des dépassements horaires. «Vu les coûts que cela peut représenter [l’économie suisse totalisait 198 millions d’heures supplémentaires officielles en 2013, soit l’équivalent de 105 000 emplois à plein-temps], certains employeurs risquent de voir leurs liquidités fondre. La mise à mal de leurs activités pourrait avoir des conséquences sur l’emploi», s’inquiète l’avocate genevoise. Cette dernière dit traiter actuellement plusieurs demandes de mise en conformité par les autorités de son canton, pouvant infliger jusqu’à 40 000 francs d’amende aux contrevenants.
Fin de la politique de l’autruche

De son côté, Marianne Favre Moreillon a déjà été sollicitée par plus d’une centaine d’entreprises de Suisse romande, toutes tailles confondues, cherchant à normaliser leurs pratiques. «La principale vertu de cette réforme fédérale est qu’elle oblige les sociétés à mettre de l’ordre dans leurs contrats et leur réglementation interne, afin de clarifier la manière de gérer la comptabilité horaire du personnel», indique-t-elle.

Bel avenir pour le marché de la timbreuse

Faut-il aussi penser à acheter une timbreuse? Les prestataires dans ce domaine sont plus actifs que jamais. Pour preuve, leur présence remarquée lors des séances de formation à l’enregistrement du temps de travail, toutes organisées à guichets fermés par la FER le mois dernier. «La pointeuse est la dernière chose dont il faut se préoccuper. La priorité est de mener une réflexion de groupe, qui s’inscrit dans une véritable politique d’entreprise. Ce qui peut prendre de six à huit mois», commente Marianne Favre Moreillon.

Outre les machines traditionnelles, la loi autorise les entreprises à présenter les informations requises – sous une forme compréhensible et structurée – en exploitant des documents existants, comme le contenu du registre du personnel ou les rapports de travail des collaborateurs. Des applications mobiles de gestion horaire, la tenue manuscrite d’un tableau Excel, le fait de badger pour accéder à son bureau et débadger pour en sortir, la prise en compte du moment de la connexion à un ordinateur comme horaire d’entrée en fonction, par exemple, sont aussi admis.


La timbreuse fâche les patrons

La généralisation du pointage se heurte aux réalités de l’économie tertiarisée, mais rassure les employés. Témoignages dans quatre entreprises


■ Alain Borle, directeur de la société vaudoise Pac Team Group (450 collaborateurs, dont 39 en Suisse)

Alain Borle ne décolère pas. Pour le patron de Pac Team, une entreprise spécialisée dans le design de stands et de vitrines, la Suisse est en train d’ouvrir une boîte de Pandore avec la généralisation de la timbreuse dans les entreprises. «Nous étions un pays libéral. Est-ce que c’est un système à la française avec sa paperasse et son taux de chômage que l’on veut? Je suis un entrepreneur, je n’ai pas envie de passer mon temps à me justifier devant des fonctionnaires.»

Le patron de Pac Team dénonce la fin d’un système basé sur la confiance. La moitié de ses 39 collaborateurs en Suisse effectue régulièrement des voyages professionnels, notamment à Bâle lors du dernier salon de l’horlogerie. Impossible, pour lui, de les faire timbrer. Une question qui ne se pose pas dans les usines du groupe en Chine et en Italie: «La timbreuse à toute sa place sur des sites de production, surtout si les ouvriers sont payés à l’heure. Mais comment je fais avec mes designers: je leur demande de dessiner uniquement pendant les heures de bureau?»

■ Marc Friederich, cofondateur de l’agence web lausannoise Antistatique (14 collaborateurs)

Chez Antistatique on n’a pas l’intention de revenir à la timbreuse, malgré une visite de la police du travail en janvier. Pour Marc Friederich, cofondateur de l’agence web basée à Lausanne et Genève, ce système est inadapté aux réalités de la start-up: «Nous encourageons le travail à distance et nous tentons d’éviter les heures supplémentaires. Niveau productivité, passer 10h dans son bureau est inefficient.» L’entreprise est pourtant habituée à des charges de travail variables de semaine en semaine en fonction des mandats assignés. Toute l’équipe a même bâché un week-end pour terminer l’application d’un client pressé.

Pour enregistrer leurs heures de travail, les employés d’Antistatique ont trouvé une alternative à la timbreuse. L’application Yalty – qui permet aux PME qui n’ont pas de RH de gérer les horaires de leurs employés – permet à chacun de noter chaque semaine ses horaires irréguliers. «Cela nous permet d’entrer dans le cadre légal, explique Marc Friederich. Nous voulons rester flexible. Si un employé a besoin de s’absenter une heure pour chercher de l’inspiration ailleurs, pas de problème. A partir du moment où on les engage, c’est qu’on leur fait confiance.»

■ Edouard Comment, directeur des RH à la banque UBP (1450 employés)

La banque UBP pratiquait déjà le timbrage sur son siège genevois. Elle a désormais étendu la pratique à ses succursales de Lugano, Zurich et Bâle. Dans la pratique, les employés sont munis de badges et un tourniquet permet de comptabiliser les entrées et sorties. Mais les visites des clients, les repas d’affaires ou les voyages compliquent l’enregistrement du temps de travail. «C’est un gros travail administratif de gestion et de correction du temps de travail établi par la pointeuse, explique Edouard Comment, directeur des ressources humaines chez UBP. Nous y passons au moins une journée par semaine. Ça va devenir vraiment compliqué pour les PME.»

Pour le directeur des ressources humaines, même si les cadres râlent, la pointeuse revêt un aspect sécuritaire pour les autres employés: «Cela leur permet de garder une tracer de leurs heures supplémentaires et de s’assurer qu’elles seront prises en compte par l’entreprise, notamment lors de la fin du rapport de travail.»

■ Frédéric Gisiger, patron de la brasserie Lipp (96 employés)

Frédéric Gisiger, patron de la brasserie Lipp, a introduit le pointage pour ses 96 employés il y a 15 ans. Il est récemment passé à un système d’identification par empreintes pour éviter que les badges ne circulent entre les serveurs. Malgré tout, il soumet tous les mois un récapitulatif des présences à ses employés.

Juge prud’homme depuis 20 ans, Frédéric Gisiger a également traité de nombreux litiges liés aux heures supplémentaires. Pour lui, une généralisation de la timbreuse serait une bonne chose dans la restauration; le fardeau de la preuve reposant toujours sur l’employé qui réclame ses heures. Le patron de PME craint toutefois une augmentation du nombre de faillites. «La prescription légale de cinq ans est trop longue. Une entreprise avec 4-5 collaborateurs qui n’aurait pas payé les heures supplémentaires ne pourra jamais éponger la dette accumulée. Il faut trouver des arrangements pour éviter de mettre en péril les entreprises.»

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