Hier encore, l’agence d’évaluation financière Standard and Poor’s a abaissé d’un cran la note de la dette à long terme de l’Espagne de «AA +» à «AA». Cette décision intervient au lendemain de décisions similaires concernant la Grèce et le Portugal. Et, du coup, les accusations se font de plus en plus précises: pour simplifier, dans le fond, ne serait-ce pas aussi un peu de leur faute, aux agences de notation, tout ce bazar dans la zone euro? Car «les revoilà, ces pelées, ces galeuses, honnies quand la crise des subprime – les prêts immobiliers à risque américains – a mis l’économie mondiale à genoux», annonce Ouest-France. «Une nouvelle fois, les agences de notation soufflent sur les braises», renchérit Libération. Et l’un des deux moustachus attablés à la terrasse d’un petit port grec croqués par Herrmann dans la Tribune de Genève s’exclame: «On passe d’alpha moins à gros bêta!»

«Outil indispensable de l’information financière, [elles] ont un immense pouvoir et peu de contraintes, constate Europe 1: Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch. Trois des principales agences de notation, dont les noms reviennent en boucle depuis les récentes inquiétudes pour la santé économique» de plusieurs pays de la zone euro. «Ces agences qui font la pluie et le beau temps sur les marchés sont […] l’objet de vives critiques, accusées de précipiter ces pays dans la tourmente.» Mais «il ne faut pas trop croire ce qu’elles disent, même si elles ont leur utilité», tempère néanmoins le président du Fonds monétaire international (FMI), Dominique Strauss-Kahn.

Alors, comment ça fonctionne? «Chargées d’évaluer la solidité financière d’un Etat ou d’une entreprise, elles fournissent des informations détaillées aux investisseurs» en attribuant des notes aux Etats ou aux entreprises étudiés: «La note AAA + est la meilleure et signifie que l’entreprise remboursera son emprunt en temps et en heure, tandis que D est la pire, synonyme de quasi-faillite.» Lorsqu’une agence de notation abaisse sa note, «la réaction des bourses est immédiate: de nombreux investisseurs cherchent à vendre les actions de cette entreprise, contribuant ainsi à la baisse de l’action boursière. Dans le cas des pays, les conséquences sont bien plus graves, comme en Grèce. A l’inverse, une bonne note dope le cours de l’action.»

«Depuis dix ans, note France Info, la méthodologie fait grincer des dents sur les marchés financiers. Les agences ne demandent aucune rétribution aux Etats qu’elles notent. Les résultats suffisent à leur assurer de la publicité. Une liberté qui explique qu’elles ne prennent pas de gants pour infliger des mauvaises notes. En revanche, les notations des banques ou entreprises sont payées… par les emprunteurs eux-mêmes. D’où de potentiels conflits d’intérêts.»

Il y a bien sûr des précédents. «Déjà au moment de l’éclatement de la bulle internet en 2000, on avait reproché aux agences des notes irréalistes et leur manque de réactivité. Avec la crise des subprime, ces mêmes notes sont pointées du doigt. De nombreux titres adossés à des crédits hypothécaires à risques, avaient pourtant bénéficié de notes élogieuses de la part des agences.» Normal, donc, qu’elles «en prennent pour leur grade», écrit Le Point.

Pas simple… Mais elles ont «un rôle aussi méconnu qu’important», explique Radio-Canada. Et ce qu’il y a de sûr, c’est que la gauche hurle. Dans Le Parisien, on lit par exemple que «le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, a fustigé […] les «milices privées» constituées, selon lui, par les grandes agences de notation financière internationales qui «alimentent la spéculation». […] Une attitude qui vise notamment la Grèce et porte préjudice «non plus à des entreprises, à des activités, mais à des Etats, sur la base d’opinions […] des agences de notation que personne ne connaît». Et de les pointer du doigt: «Il y en a trois qui dominent le monde, qui ont été conçues par des multinationales et qui [ont un] pouvoir bien supérieur à toutes les institutions internationales.»

«Les agences de notation menacent les démocraties», en concluait, il y a un mois déjà, le Correio da Manhã. «Les Etats démocratiques doivent s’opposer à ces fantasmes de toute-puissance du privé», traduit Eurotopics: «Début septembre 2008, Fitch a relevé la solvabilité de la banque Lehman Brothers à A +. […] Le 15 du même mois, Lehman déclarait sa faillite avec des valeurs toxiques de plus de 100 milliards d’euros. Un jour avant que le gouvernement présente le programme d’austérité dont des millions de familles auront à souffrir, Fitch déprécie la solvabilité du Portugal et aggrave ainsi la situation des Portugais. Il n’y a pas de gouvernement démocratiquement élu qui puisse résister aux manœuvres d’une agence internationale qui n’est ni régulée, ni surveillée de quelque façon que ce soit. Il faut mettre fin à ces tentatives de putsch financières.» Titre de Marianne 2, chapeautant un article ravageur: «Plus scandaleux que Goldman Sachs: les agences de notation.»

«Les agences de notation ont-elles trop de pouvoir?» se demande donc logiquement La Croix. Elles «réagissent beaucoup trop dans l’instant. Un jour une bonne note, le lendemain une mauvaise. C’est de nature à perturber les marchés. Et ce n’est pas raisonnable. La question de la dette de la Grèce ne date pas d’aujourd’hui, alors que tous les problèmes semblent surgir d’un coup et menacent de déclencher une vague de panique. Comment ne pas soutenir l’appel de la Commission européenne à un peu plus de retenue?» D’autant que, enchaîne le quotidien catholique français, «pendant des années, les trois grosses agences […] ont surnoté des produits financiers toxiques, ce qui a joué un rôle dans le déclenchement de la crise financière. Aujourd’hui, elles se montrent très sévères avec les Etats par un retour de balancier.»

Au final, l’économiste américain Paul Krugman attribue un gros «zéro pointé» sur le site de la RTBF: «Les émetteurs de dettes – c’est-à-dire de plus en plus les entreprises de Wall Street qui vendaient des titres qu’elles créaient en découpant en tranches les réclamations sur des choses comme les subprime – pouvaient choisir parmi plusieurs agences de notation. Ils pouvaient donc proposer leurs contrats à l’agence qui était la plus à même de rendre un verdict favorable, et menacer de les retirer à celle qui essayait vraiment de faire son boulot. Il est bien trop évident, rétrospectivement, comment ceci pouvait corrompre le processus. Et c’est ce qui s’est passé.»