Le Temps: quel nom donner à la crise actuelle?

Tobias Straumann: Je l’appellerais une grande récession ou une petite dépression, mais nous devons distinguer en fonction des régions. Aux Etats-Unis nous traversons toujours une crise immobilière traditionnelle. Sa durée varie entre cinq et dix ans. Ce type de crise dure longtemps ainsi qu’en témoigne l’exemple du Japon.

En Europe, nous assistons à une combinaison entre crises des monnaies, des banques et de la dette. Le phénomène n’a rien d’exceptionnel, si ce n’est qu’il s’accompagne d’une crise immobilière en Irlande et en Espagne. L’interconnexion entre les crises américaine et européenne renforce la gravité de la situation.

Le Temps: pourquoi la reprise a-t-elle été si faible et pourquoi, malgré les relances keynésiennes, nous rentrons sans doute en récession?

L’étendue de la crise est assez normale compte tenu de l’acuité de la crise immobilière et des richesses détruites. Le fait que la politique budgétaire ne puisse plus être expansive n’arrange rien. Quant à la politique monétaire, avec des taux zéro, elle n’a de toute façon plus d’effet sur la conjoncture.

La situation actuelle comprend des éléments à la fois des années 1930 et de la crise japonaise des années 1990.

Le Temps: les économistes Reinhard et Rogoff estiment la durée moyenne d’une crise financière à 4 ans et demi avant que le PIB ne revienne au niveau précédent. Pourquoi est-ce que la reprise actuelle est plus lente?

C’est une moyenne pour l’ensemble des crises financières, mais le processus pourrait prendre dix ans. Les Etats-Unis, contrairement au Japon des années 1990, ne peuvent profiter d’une reprise tirée par l’exportation et la faiblesse de la monnaie.

Le Temps: est-ce qu’une politique créatrice d’inflation serait la solution à la crise de la dette?

La politique monétaire n’a aucun effet. Les Etats-Unis ont surtout besoin de patience. Il n’existe pas de solution indolore et rapide au surendettement. Les prix de l’immobilier doivent arrêtent de baisser.

En Europe, à l’évidence l’Euro ne peut pas survivre sous cette forme. D’énormes efforts sont à entreprendre sur la dette et les déséquilibres. Le processus peut durer des années.

Le Temps: ne sommes-nous pas comme à l’été 2007, à l’aube de l’effondrement des cours lorsque l’on combattait une crise de liquidités alors qu’il s’agissait d’une crise de solvabilité?

En Europe effectivement ainsi que nous l’avons appris au plus tard en mai 2010 avec la crise grecque. Le drame vient de l’incapacité des hommes politiques à prendre les mesures adéquates et leur préférence à repousser les problèmes.

J’ai très peur pour l’Europe que l’on aboutisse à la même conclusion dramatique qu’en 2008. Aux Etats-Unis, le pays est solvable. Les problèmes sont moindres qu’en Europe.

Le Temps: qui est responsable? Les politiciens accusent les spéculateurs, les marchés s’en prennent aux lenteurs des politiciens?

La spéculation est un phénomène secondaire. On ne peut spéculer sans l’existence de faiblesses dans le système. Celles-ci sont structurelles en Europe. Chacun s’accorde, même au sein des pro-Européens, pour reconnaître que l’union monétaire n’était possible qu’accompagnée de mesures fiscales. Rien n’est venu. Aujourd’hui, la volonté et le temps font défaut.

Le Temps: l’UE a toujours réagi dans l’urgence. N’est-ce pas possible d’accepter des obligations européennes en un week-end?

Ce n’est pas si aisé. Les parlements doivent être consultés. Des lois doivent être modifiées. En Allemagne l’opposition reste forte. En un mois, ce n’est pas possible. Mais il est vrai que ce serait une solution.

Le Temps: quelle est votre solution pour l’euro? Un éclatement en deux types d’euros?

Je n’y crois pas. Un euro pour le sud n’aurait pas de sens. L’autonomie des différents pays ferait défaut. En fait, je ne sais pas ce qui peut se produire. Les «eurobonds» sont une solution, mais un élargissement suffisant du mécanisme de stabilité pour permettre un sauvetage de l’Italie et de l’Espagne est extrêmement difficile à obtenir. Je crains qu’il soit trop tard.

Le scénario de cassure est difficile à imaginer, parce que nous n’avons jamais connu une crise d’une monnaie unique.

Le Temps: en vertu de vos recherches sur les petits pays et sur leur monnaie, quelles sont vos leçons pour la Suisse?

Deux périodes peuvent évoquer la période actuelle, les années 1930 et la fin des années 1970. Je les ai étudiées à fond, mais je n’aurais jamais cru qu’elles puissent redevenir actuelles.

En 1978, non seulement le dollar était faible depuis des années et le système monétaire déstabilisé, mais le Mark allemand lui-même était temporairement faible. La BNS avait réagi en adoptant une politique de change et tout tenté pour que le DM soit nettement au-dessus de 80 centimes. Elle était intervenue jusqu’à ce que le marché en soit convaincu. L’idée était venue de Kurt Schiltknecht.

Le Temps: pourquoi ce dernier ne pourrait-il pas à nouveau conseiller notre institut d’émission aujourd’hui?

La deuxième période à mentionner est celle des années 1930. Le franc était resté surévalué de 20 à 30% durant cinq années. J’observe surtout que plus longtemps dure une surévaluation et plus la liste des subventions et aides diverses se prolonge. Cela se répétera probablement aujourd’hui si le franc était durablement surévalué.

Le Temps: dans le paquet de mesures prises en 1978, pouvez-vous décrire les mesures qui fonctionnent et celles qui ne marchent pas?

A l’époque les mesures similaires à celles de la semaine passée (baisse des taux et injection de liquidités) n’ont eu qu’un effet temporaire. En 1978, on a proposé deux types de mesures. D’une part des contrôles de capitaux stricts, heureusement refusés, d’autre part les mesures du groupe Schiltknecht, soit des interventions uniquement sur le marché des monnaies. La Suisse a suivi les secondes.

Le Temps: est-ce que l’on peut stériliser ces interventions monétaires assez aisément?

On peut les stériliser, mais sans se hâter. Sinon, le marché teste la volonté du pays de défendre un objectif de change plutôt qu’un objectif d’inflation. Le moment choisi pour commencer à stériliser les interventions est compliqué à déterminer. La BNS doit donc choisir le moindre mal.

Personnellement, je soutiendrais de telles interventions. Si elles ne fonctionnent pas, leur coût n’est pas excessif pour l’économie.

Le Temps: est-ce un fait unique dans l’histoire que des petits pays soient plus sûrs qu’une superpuissance?

C’est un phénomène intéressant. La politique financière des petits pays est généralement meilleure. Leurs autorités parviennent plus facilement à un compromis dans les situations difficiles. Les grands pays ont beaucoup plus de peine ainsi que l’actualité américaine en témoigne à propos du plafonnement de la dette.

En Suisse, les disputes sont fréquentes par beau temps, y compris à l’égard de la BNS. Mais durant la crise des dernières semaines, tout le monde s’est retrouvé uni derrière la BNS. Chacun se connaît, les voies sont directes. Impossible de se comporter comme les Etats-Unis ou la France.

La Suisse n’est pas le seul pays dans ce cas. Un petit pays comme la Belgique s’en sort même sans gouvernement. L’Autriche et les Pays-Bas font également bonne figure.

Le Temps: comment interpréter la décision de S & P d’abaisser le rating des Etats-Unis?

La décision est politique. On a perdu confiance dans la volonté de s’attaquer aux déficits. Mais cela n’a pas d’impact majeur sur la politique économique, ni sur les marchés. On a vu que l’abaissement du rating du Japon en 2002 n’avait guère d’influence sur les taux d’intérêt du marché. De plus, dans le cas des Etats-Unis, il faut que les trois agences abaissent le rating pour provoquer une modification des portefeuilles. Je ne suis pas surpris de la hausse des cours des emprunts d’Etat américains. Mais le geste lui-même est peu significatif.

Le Temps: que peut faire la Fed? Ne serait-il pas préférable de relever les taux au vu de la vulnérabilité des fonds monétaires?

Les taux zéro n’apportent rien à la conjoncture, mais il est certain que l’économie actuelle ne pourrait supporter une hausse des taux d’intérêt. En clair, la Fed est impuissante aujourd’hui.

Le Temps: John Pierpont Morgan disait: «l’or est la seule monnaie et le reste n’est que crédit». Est-ce vrai?

C’est vrai. Mais je ne suis pas négatif sur la politique monétaire. La politique accommodante du Japon dans les années 1990 n’a pas provoqué d’inflation. Les prix n’ont guère varié.

En Europe, il est malheureux que la seule institution capable d’agir soit la BCE. Il ne lui appartient pas de stabiliser les taux obligataires en Europe.

Le Temps: est-ce que nous vivons le dernier combat pour la survie de l’euro avec des taux élevés en Italie et en Espagne?

Effectivement. La BCE essaie de gagner du temps. Peut-être que l’Italie parviendra à ficeler un paquet fiscal qui puisse convaincre les marchés, mais j’ai mes doutes. Et en Espagne, chacun sait que la crise immobilière n’est pas finie et que la crise bancaire reste sérieuse.

Le Temps: comment la Suisse pourrait réagir à l’éclatement de l’euro que vous attendez?

Aucune idée. L’afflux de capitaux en Suisse serait énorme.

Le Temps: quel est votre scénario pour 2012?

Mis à part le sort de l’euro, les perspectives sont mauvaises pour le deuxième semestre 2011 et le début 2012. Une stagnation ou une récession. Les pays périphériques doivent économiser, y compris l’Italie et l’Espagne, ainsi que la France et le Royaume Uni. La croissance sera également faible aux Etats-Unis. La Suisse devra subir l’impact de ce ralentissement. Le seul point positif viendra de la réduction de l’immigration de la main-d’œuvre qualifiée, ce qui réduira la pression sur l’immobilier.

J’ai l’impression que la crise ressemble dangereusement à 2008. Au printemps la fin de Bear Stearns, puis les événements que l’on a vus avec Lehman Brothers.