«Mon épouse, et moi voulons construire une maison. Idéalement, une villa moderne avec un toit en terrasse, et de grandes baies vitrées offrant vue et lumière, raconte Sébastien Cretton, directeur général de Swissréseau, une association dont le but est de faciliter les ventes croisées entre agences. Nous sommes fascinés par l'architecture contemporaine. Nous puisons notre inspiration dans les magazines de design.» Ce témoignage est d'autant plus intéressant qu'il provient d'un professionnel de l'immobilier avec une bonne vision du marché et de la demande: «Je ne suis pas le seul. C'est une question de génération. La maison villageoise de nos parents ne fait plus rêver les trentenaires.»

Un symbole de modernité

Dans le cas des immeubles d'habitation, la préférence de la clientèle va aussi vers le toit plat. «Les appartements en attique ont un énorme succès auprès de nos clients qui privilégient désormais l'espace et la lumière, confirme Enrique Ortiz, administrateur de la Régie du Rhône. Ils sont prêts à en payer le prix. D'ailleurs, les appartements du dernier étage partent toujours les premiers.

Les propos de ces experts sont confirmés par les statistiques. Dans l'édition de printemps 2008 d'Immo-monitoring, la publication bisanuelle du spécialiste immobilier Wüest & Partner, un diagramme montre pour ces dix dernières années une progression spectaculaire des parts de marché du toit en terrasse, dans l'habitat, au détriment des toitures en pente (voir graphique). «Pour établir ce calcul, nous nous sommes basés sur les permis de construire accordés à l'ensemble des bâtiments destinés à l'habitat en Suisse, explique Markus Schweizer, corédacteur d'Immo-Monitoring. Et nous avons effectivement constaté un grand retour du bâtiment cubique. Toutefois, si l'on remonte plus loin dans le temps, on voit que la courbe avait déjà suivi une hausse similaire dans les années 1960 et 1970, avant de chuter dans les années 1980.»

L'expert ajoute que l'évolution positive du toit plat concerne avant tout la Suisse alémanique, plus ouverte à la modernité. Et elle touche les immeubles d'habitation plutôt que les villas, du simple fait que les premiers tiennent le haut du pavé de la construction. «En 2007, les investissements consentis pour les bâtiments multifamiliaux ont été de 12 milliards de francs, contre 7,5 milliards pour les maisons individuelles», relève Markus Schweizer.

«Le toit plat est la carte de visite de l'architecture contemporaine», souligne Alfonso Esposito, architecte à Lausanne. En effet, dans le débat architectural, le cube est systématiquement opposé à la toiture en pente de la maison villageoise, symbole de la tradition locale. «Lorsque nous présentons un projet à géométrie cubique et plate aux autorités, la réaction est souvent négative, poursuit Alfonso Esposito. On nous dit: c'est horrible, c'est contre la tradition.»

Trompe-l'œil

Historiquement, le toit en terrasse prend sa source en Afrique du Nord. «L'espace ouvert sur le ciel y a une fonction sociale de lieu de convivialité qui a fortement inspiré les concepteurs occidentaux», relève Yannos Ioannides, responsable des promotions auprès du Comptoir genevois immobilier. Le Corbusier l'a adapté à nos latitudes, où climat oblige, il a perdu sa fonction sociale au bénéfice d'un signal esthétique et idéologique. D'un point de vue pratique, le toit plat offre la possibilité de créer des baies vitrées et de spacieuses terrasses. Ce qui augmente encore son attrait.

Comment concilier la demande de la clientèle, orientée vers une architecture moderne, avec la préservation des sites ruraux? Grâce à l'imagination des architectes. «Nous dessinons des maisons avec une pente très légère, explique Salvatore Mercuri, du bureau d'architecture LMen, à Crissier. Le toit est suffisamment incliné pour respecter les règlements, tout en donnant à l'observateur l'illusion de se trouver devant un bâtiment cubique.» C'est ainsi qu'est né le toit en trompe- l'œil. Toutefois, les réticences des autorités cèdent du terrain. De plus en plus de communes, autrefois farouchement opposées au toit plat par volonté de préserver le patrimoine bâti, assouplissent leurs règlements. «C'est notamment le cas, à Genève, dans les zones de développement, soumises au contrôle de l'Etat en matière de prix. Elles se situent sur la couronne urbaine où l'on peut se permettre de concevoir et de réaliser des projets plus osés», explique Enrique Ortiz.

Autre raison expliquant l'essor du bâtiment cubique, les progrès techniques de ces dernières années ont permis d'améliorer l'isolation des toits. Autrefois, on disait des toits plats qu'il y avait ceux qui coulent et ceux qui couleront. «Aujourd'hui, certains toits, que nous appelons également «la cinquième façade», ont carrément pris une fonction de lieu de rétention des eaux de pluie, ou de lieu de mise en œuvre de végétation extensive ou de production de biotopes, en particulier dans les centres urbains», constate Yannos Ioannides.

Et enfin, dernier argument, l'architecture cubique présente un avantage écologique. «Plus un bâtiment est compact, ce qui est le cas du cube, moins il a besoin de chauffage», indique Marc Tillmanns, directeur de Minergie. Vu tous ces avantages, les Suisses pourraient bien voir l'allure de leurs paysages se modifier inexorablement à l'avenir.