Seize mille milliards de yens, soit 124 milliards de dollars! Une première dans l'histoire du Japon. Jamais un gouvernement n'avait présenté un plan de relance aussi important que celui révélé jeudi. Si ce paquet de mesures – le cinquième en cinq mois – était très attendu par les marchés, aucun analyste n'avait prévu un tel montant. Les pronostics variaient de 5000 à 12 000 milliards de yens. C'est dire que la surprise a été de taille. La Bourse de Tokyo a clôturé jeudi sur un gain de 1,9%, l'indice Nikkei s'établissant juste en dessous des 17 000 points.

L'annonce du plan de relance intervient à un moment où nombre d'économistes estiment que le Produit intérieur brut (PIB) de l'archipel a reculé au cours de l'année fiscale 1997 qui prend fin dans quatre jours. Du jamais vu depuis la récession de 1974 qui a suivi le choc pétrolier. Une contraction qui s'explique en grande partie par le relèvement de la TVA il y a un an et la suppression de différents abattements fiscaux qui ont pénalisé fortement la consommation privée.

C'est pourquoi, depuis plusieurs mois, les marchés financiers attendent désespérément de Tokyo qu'il présente un plan susceptible de provoquer chez les ménages japonais une frénésie d'achats. Sachant que la consommation privée représente 60% du PIB, l'économie nippone ne peut sortir de son état comateux que si les particuliers reçoivent une bonne dose d'oxygène sous forme d'une baisse de l'impôt sur le revenu, estiment les économistes.

Encore des investissements

Or, jusqu'à présent, le gouvernement de Ryutaro Hashimoto s'est contenté d'annoncer des programmes de grands travaux ou des allégements fiscaux pour les entreprises. «Même si les dépenses de l'Etat ont des effets multiplicateurs, l'investissement public ne représente que 17% du PIB», relève Yong Pang, analyste à l'Union Bancaire Privée. Pas de quoi stimuler durablement la consommation privée. A nouveau, le cinquième plan annoncé dans les grandes lignes jeudi repose essentiellement sur des dépenses en infrastructure.

Certes, le Parti libéral-démocrate (PLD) au pouvoir a affirmé qu'il «envisage» de réduire le taux maximal de l'impôt sur le revenu de 65 à 40%. D'autres allégements fiscaux pourraient être annoncés à l'occasion du Sommet du G-8 en mai à Birmingham (Royaune-Uni). Le premier ministre nippon saisirait cette occasion pour confirmer en personne sa détermination à stimuler l'économie domestique et répondre aux vœux maintes fois exprimés par les Etats-Unis. Ces derniers n'ont pas cessé de faire pression sur le Japon pour qu'il redynamise sa consommation privée et absorbe les exportations asiatiques, afin de soulager les économies du continent malmenées par la crise financière.

Un nouveau coup de bluff?

Mais nombre d'experts demandent à voir. Ils ont le sentiment que Ryutaro Hashimoto, qui a fait de l'assainissement des finances publiques son principal cheval de bataille, n'osera pas se lancer dans une audacieuse expansion budgétaire. N'est-ce pas lui qui a fait adopter une loi imposant au gouvernement de réduire le déficit public à 3% du PIB d'ici 2004 (contre 5,9% actuellement)? Alors que la Chambre Haute doit être renouvelée en juillet prochain, un tel revirement, même justifié économiquement, pourrait lui être politiquement fatal.

Le gouvernement Hashimoto est soupçonné de n'avoir pour seul souci que de pousser à la hausse artificiellement – par effet d'annonce et achats d'actions – l'indice boursier. L'objectif serait d'amener le Nikkei vers les 18 000 points avant le 31 mars, date de clôture des comptes des sociétés japonaises.

Cela permettrait aux banques nippones d'annoncer des plus-values latentes sur leurs actifs financiers, sans quoi ils ne pourraient épurer leurs comptes. Touchés de plein fouet par la crise financière asiatique alors qu'ils n'avaient pas encore digérer l'éclatement de la bulle spéculative au début des années 90, les établissements bancaires japonais font face à d'importantes créances douteuses.

Mais tous les analystes ne sont pas sceptiques. Certains d'entre eux estiment que le gouvernement n'a plus d'autres choix que de prendre le taureau par les cornes. Il faudra suivre l'évolution de la Bourse de Tokyo ces prochains jours pour savoir si les opérateurs croient sérieusement dans le nouveau plan de relance, ou s'ils estiment au contraire que le PLD a tenté ce jeudi un nouveau et cinquième coup de bluff.