Ils travaillent les deux le lundi, Laurence Boegli le mardi, Thomas Perret le mercredi, les deux le jeudi, et sont absents le vendredi. Simple temps partiel? Non, top sharing! Les deux co-chef·fes de l’Office de la politique familiale et de l’égalité du canton de Neuchâtel partagent depuis janvier un poste à responsabilité à temps plein, avec des tâches interdépendantes et une responsabilité commune. Un phénomène encore rare en Suisse: une enquête datant de 2014 effectuée auprès d’environ 400 entreprises montre que 27% seulement proposent des postes en job sharing, dont un quart concerne des positions de cadres.

Une décision d’ordre pratique pour le binôme neuchâtelois, parce que Laurence Boegli (53 ans) n’aspirait pas à un 100% et que Thomas Perret (46 ans) souhaitait exercer en parallèle comme vigneron. Mais aussi d’ordre symbolique, compte tenu de l’Office qu’ils gèrent, qui compte quatre collaborateurs et collaboratrices. «L’idée est de passer de la parole aux actes en matière d’équilibre vie privée-vie professionnelle», précise Thomas Perret.

Une postulation à deux

Une postulation qui s’est donc faite à deux, très facilement: un bon signal, a estimé le duo qui s’était rencontré pendant les études. Aujourd’hui, les cochef·fes se trouvent encore dans une phase de mise en place de ce système. Mais il présente selon eux de nombreux avantages. «Cela nous permet d’avoir une très grande efficacité, notamment parce que nos profils sont complémentaires, décrit Laurence Boegli. Comme j’ai de l’expérience dans l’administration, j’ai certains réflexes que Thomas n’a pas forcément; mais lui est, par exemple, beaucoup plus rapide que moi quand il s’agit de lire un document et de prendre position.» Thomas Perret complète: «Quand on travaille seul·e, il peut arriver de s’enfoncer sur de mauvaises pistes. A deux, c’est beaucoup moins probable.»

Une efficacité que relève aussi un autre binôme dirigeant, plus rodé. Depuis un an et demi, Laura Sagelsdorff (30 ans) et Afide Frei (48 ans) sont coresponsables d’une agence d’UBS à Bâle qui compte une dizaine de collaborateurs. L’une travaille du lundi au mercredi, l’autre du mercredi au vendredi – le jour en commun étant essentiel pour se mettre à jour, note Laura Sagelsdorff. «Quand il s’agit de trouver des solutions rapidement, être deux têtes plutôt qu’une a beaucoup de valeur, commente Afide Frei. Et au niveau personnel, c’est le jackpot! Je peux continuer à exercer un poste de dirigeante, ce que j’apprécie beaucoup, et le temps partiel me permet de me consacrer aussi à ma vie privée.» «Lorsque l’une part, l’autre sait que le travail sera poursuivi en son absence, ajoute Laura Sagelsdorff. C’est un confort exceptionnel qui permet de déconnecter vraiment quand on est en congé.»

En Suisse, le modèle du top sharing est particulièrement pertinent, juge Irenka Krone-Germann, codirectrice de la plateforme We Jobshare et directrice de l’association Part-Time Optimisation, qui promeut le job sharing. «Six femmes sur dix ne travaillent pas à 100%, contre seulement deux hommes sur dix, un des plus grands écarts de genre du monde en termes de temps partiel, détaille-t-elle au Temps. Mais ces taux réduits représentent souvent un obstacle pour faire carrière. Le top sharing permet de dépasser ce problème.»

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Pas pour tous les profils

Mais le top sharing ne va pas de lui-même pour autant. «Il peut nécessiter un coaching comme nous en proposons, et toutes les entreprises n’ont pas les moyens de le faire. Tous les profils ne sont pas non plus adaptés à ce modèle: il faut faire preuve de souplesse et ne pas avoir un état d’esprit concurrentiel», prévient Irenka Krone-Germann, précisant cependant que contrairement aux idées reçues, le partage d’un poste n’est pas plus compliqué qu’un autre au niveau du contrat de travail – qui est dans la majeure partie des cas un contrat à temps partiel avec un avenant spécifiant les modalités de travail du duo.

Un modèle intéressant, du point de vue des patrons et des syndicats? Chez les employeurs, pas de prise de position particulière, mais certains constats. Marco Taddei, responsable romand de l’Union patronale suisse, rappelle les obstacles que peut constituer un désaccord au sein du binôme, et «la nécessité de nombreuses réunions et échanges pour s’organiser: tout cela a un coût pour l’entreprise». Mais il souligne aussi les forces du modèle, notamment l’opportunité de mieux faire face, à deux, à la complexité croissante du monde ainsi que la possibilité qu’offre le modèle de lisser un peu la hiérarchie.

Des constatations plutôt qu’un avis officiel aussi du côté de l’Union syndicale suisse. Mais vues de l’intérieur, puisque Benoît Gaillard et Urban Hodel sont coresponsables de la communication, à respectivement 50% et 70%. «Le modèle rend compatible un poste à responsabilité avec une activité à mi-temps et permet de créer le dialogue là où un responsable est souvent seul pour décider», commente Benoît Gaillard. Il met cependant en garde face à un possible «effet d’entraînement»: «Quand le binôme fonctionne bien, l’un peut avoir envie de s’investir plus, et l’autre de faire pareil, en miroir. Il faut faire attention au volume de travail pour préserver l’esprit du modèle, qui est aussi de favoriser la conciliation avec la vie de famille.»

Trouver les bonnes personnes

Avec le temps, Laura Sagelsdorff et Afide Frei ont en effet identifié les écueils à éviter. «Il faut accepter que l’autre puisse prendre des décisions seul·e, et nous devons veiller à toujours donner les mêmes informations à toute l’équipe», note Afide Frei. Les deux s’accordent sur ce point: le plus grand défi se situe à l’origine du projet, au moment de trouver les bonnes personnes pour constituer un binôme.

Encore dans les débuts du processus, le duo neuchâtelois, qui se fait accompagner par l’association Part-time Optimisation, veille à assurer un équilibre. «Il faut que nous sortions de nos zones de confort naturelles, estime Laurence Boegli. L’idée n’est pas de séparer l’office en deux, mais bien que chacun·e soit capable de prendre en charge l’entier du travail, pour éviter que ce  soit toujours l’un ou l’autre qui s’occupe de tel ou tel dossier. Nos tâches doivent être claires, mais pas emprisonnantes.»

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