Il semble partout. Et souvent là où il ne faudrait pas être. SoftBank a essuyé un nouveau revers. Le fonds d’investissement japonais a vu ce mois son investissement dans Didi s’effondrer alors que le concurrent chinois d’Uber a réalisé son entrée à la bourse américaine. Les pressions de Pékin pour y renoncer, puis les menaces de rétorsion ont provoqué une chute du titre de plus de 40%. A ce stade, la perte, pour SoftBank, n’est que comptable, mais elle s’élève à 4 milliards de dollars (environ 3,7 milliards de francs).

Ce n’est pas la première difficulté dans l’histoire récente du groupe japonais, qui a créé, en 2017 avec le principal fonds souverain saoudien, le SoftBank Vision Fund. Un second a été lancé deux ans plus tard. Dotés de plus de 150 milliards de dollars pour investir dans la technologie, ces véhicules ont également été financés par un fonds souverain d’Abu Dhabi, par plusieurs géants de la tech, dont Apple, ainsi que par des banques.

Liens avec Credit Suisse

Ainsi, cette année, deux sociétés dans lesquelles SoftBank avait investi respectivement 1,5 et 2 milliards de dollars ont fait faillite. Présentée lors des derniers résultats en mai sous le titre «Grands regrets», la fintech Greensill a déposé le bilan en mars, après que Credit Suisse a décidé de fermer plusieurs fonds de placement en lien avec cette société. La deuxième, Katerra, une société américaine spécialisée dans la construction, a aussi mis la clé sous la porte en juin. Les deux groupes ne sont pas sans lien. Greensill avait fourni des financements à Katerra, comme d’autres sociétés soutenues par SoftBank et se trouvant en difficulté.

En se penchant sur ces dernières années, la liste des fiascos auxquels a participé SoftBank est impressionnante. Le plus médiatisé a sans doute été celui lié à WeWork. Le fonds avait détenu jusqu’à un tiers du spécialiste américain de partage des bureaux, valorisé à 47 milliards de dollars à son plus haut. Mais la pandémie et les frasques du directeur de WeWork ont failli couler l’entreprise, qui a renoncé à entrer en bourse alors que sa valorisation avait été divisée par davantage que deux. SoftBank, qui s’est engagée à investir des centaines de millions de dollars supplémentaires, compte faire entrer en bourse WeWork cet automne.

Paris sur les robots

En Europe, SoftBank a enregistré un échec cuisant avec plus de 1 milliard de dollars investi au sein de la fintech allemande Wirecard, alors même qu’elle était secouée par des accusations de fraude. Wirecard a aujourd’hui fait faillite.

En robotique, SoftBank a aussi subi des déconvenues. Prenons Boston Dynamics, le fabricant américain des machines futuristes Spot, semblables à des chiens robots. SoftBank avait racheté ce fabricant à Google pour environ 100 millions de dollars en 2013, avant de le revendre fin 2020 à Hyundai pour environ 1,1 milliard de dollars. Si l’opération s’est révélée fructueuse sur le plan financier, elle ne l’a pas été sur le plan commercial: Boston Dynamics vient à peine de lancer la commercialisation de ses robots, qui ne semblent pas encore connaître de succès à large échelle. Par ailleurs, SoftBank débranchait fin juin son robot Pepper, conçu par la société française Aldebaran Robotics, et racheté par le groupe japonais en 2012.

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Bénéfice record

De quoi mettre en danger ce fonds parmi les plus grands du monde? Pas du tout. Les derniers résultats annuels, publiés en mai dernier, étaient même excellents, reflet des hausses de cours boursiers et des valorisations des sociétés technologiques depuis le début de la pandémie. Après une année précédente en berne (perte de près de 1000 milliards de yens, licenciement de 15% des 500 employés), cet exercice a été l’occasion d’un bénéfice record pour le Vision Fund – le plus gros profit jamais réalisé par une entreprise japonaise – avec 4030 milliards de yens (environ 33,5 milliards de francs). Les coups de pouce sont venus de Coupang, l’entreprise d’e-commerce coréenne entrée en bourse en mars dernier à New York et dont le prix s’est immédiatement envolé. De même que celui de la plateforme allemande de voitures d’occasion Auto1 le mois précédent.

Le rebond d’Uber, dont SoftBank reste l’un des plus grands actionnaires, a également aidé. Dès 2018, le fonds avait injecté 7,6 milliards dans la société basée à San Francisco. Uber affichait alors des pertes colossales et avait vu son action chuter après son entrée en bourse en 2019. Le titre s’était effondré à 33 dollars, avant de se reprendre. Au point de permettre à SoftBank d’en tirer profit: le fonds a vendu 38 millions de titres à 53 dollars pièce pour un montant de 2 milliards de dollars début 2021. Cette semaine, le SoftBank annonçait son intention de vendre 45 des 184 millions d'actions d'Uber encore entre ses mains. Le groupe japonais possède actuellement environ 10% du capital d’Uber, dont l'action vaut actuellement 46 dollars.

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Alibaba, coup de génie

SoftBank a signé quelques coups majeurs. Le premier et le plus fracassant date de bien avant la création du Vision Fund, lorsque son fondateur, Masayoshi Son, en voyage en Chine, décide d’un pari alors un peu fou: il injecte l’équivalent de 20 millions de dollars dans le capital d’Alibaba au début des années 2000. Une part dont la valeur a dépassé 150 milliards 20 ans plus tard. Alibaba reste une des plus importantes positions de SoftBank, le géant chinois de l’e-commerce compte même pour 43% des placements en actions de la société d’investissement. Dur de répéter une telle performance, mais certaines ont été notables, comme les 680 millions placés dans DoorDash, qui sont devenus 11 milliards au moment de l’entrée en bourse en décembre dernier. Idem pour Auto1, dont la valeur de la participation est passée de moins d’un demi-milliard à 11 milliards.

Au vu du nombre d’investissements réalisés par SoftBank, les chances de toucher le jackpot – comme celles d’échouer – sont grandes. En mai dernier, Masayoshi Son a d’ailleurs annoncé vouloir compter 500 sociétés dans son portefeuille, soit plus que le double à ce moment-là, dans l’espoir de réaliser plusieurs dizaines d’entrées en bourse par année. Un processus qu’il appelle lui-même la transformation «d’œufs blancs en œufs d’or».

Agrandir son portefeuille est aussi vu comme un moyen de réduire sa dépendance au marché chinois, où SoftBank est encore le plus présent. Or, à l’image de Didi, les velléités de contrôle des autorités chinoises pèsent sur tout le secteur technologique.

SoftBank ne compte pas beaucoup d’investissements en Suisse. En 2019, elle a investi 110 millions de dollars dans le tessinois Energy Vault, actif dans le stockage d’énergie. La même année, elle a participé à une levée de fonds de Getyourguide, une start-up fondée à Zurich mais dont le siège est désormais à Berlin. L’année précédente, elle avait investi plusieurs centaines de millions dans Roivant Sciences, une biotech créée à New York mais qui a déplacé son siège à Bâle. La même année, des discussions avec Swiss Re, où le fonds japonais voulait entrer au capital, ont échoué. C’est surtout avec Credit Suisse que Masayoshi Son, le fondateur de SoftBank, avait des liens. Liens qui se sont largement distendus depuis l’affaire Greensill.