Portrait

Torbjörn Törnqvist, patron de Gunvor, marin patient

Le patron de Gunvor est un grand sportif. Tout comme un autre milliardaire de la région lémanique il n’a qu’une seule idée en tête: ramener la Coupe de l’America chez lui, en Suède

Torbjörn Törnqvist est aussi intrigant qu’insaisissable. Avec une fortune estimée par Forbes à 1,8 milliard de dollars, il est l’un des hommes les plus puissants de Genève. Pourtant, en dehors du petit cercle des négociants en pétrole, personne ou presque ne semble le connaître.

En 2008, Torbjörn et son associé Gennady Timchenko s’essaient au jeu de la transparence. «TT», comme on le surnomme, reçoit le Financial Times tandis que «GT» se charge du Wall Street Journal. Pour les deux patrons de Gunvor l’exercice fait depuis figure de mauvaise expérience. Car les rumeurs entourant le succès de leur société, qui vend un tiers du pétrole russe à cette époque, vont bon train et les journalistes n’ont qu’une seule question en tête: quels sont les liens entre Gunvor et Vladimir Poutine?

Les deux hommes se défendent: ils ne sont pas à la solde du Kremlin et n’ont jamais bénéficié des faveurs du président russe. Une rhétorique qu’ils ne cesseront de marteler depuis ce jour. En vain. Gennady Timchenko, qui joue parfois au hockey avec Vladimir Poutine pour des matchs de gala, a fini par être placé en mars 2014 sur la liste des sanctions américaines suite à l’invasion de la Crimée. Un jour plus tôt, il avait revendu en urgence ses 43% de Gunvor à Torbjörn Törnqvist.

Depuis, le microcosme du pétrole se demandait comment le Suédois de 62 ans allait pouvoir le rembourser. Selon le Financial Times, il s’est justement attribué un dividende d’un milliard de dollars pour 2015 suite au bénéfice record de Gunvor (1,25 milliard); une somme qu’il aurait aussitôt reversée à son ancien associé.

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Crâne rasé et regard d’acier, Torbjörn Törnqvist est désormais seul à la barre. Mais si Gunvor vend beaucoup moins de pétrole russe qu’autrefois, le trader reste toujours difficile d’accès. Il a fallu un mois et demi pour qu’il réponde à nos questions. Agenda surchargé, voyages incessants: les raisons ne manquent pas pour ce père de 5 enfants qui gouverne un navire de 1500 employés, dont 220 à Genève.

Il faut se rendre au FT Commodities Summit, chaque mois d’avril à Lausanne, pour l’apercevoir, parfois au bras de sa deuxième femme Natalia. Ou guetter son arrivée en bas de ses bureaux du 80-84 rue du Rhône où il aurait pour habitude de garer son Aston Martin. «Il ne se mélange pas beaucoup aux traders de la place», concède un concurrent.

Selon la presse scandinave, TT a grandi à Solna, dans la banlieue de Stockholm, avec sa mère, dont l’un des prénoms est Gunvor, et ses deux petits frères. Après des études en Economie, il décroche un stage chez BP en 1977 où il reste 6 ans avant d’être nommé responsable du négoce chez Scandinavian Trading Co à Londres.

Il débarque une première fois à Genève, chez Intermaritime Petrotrade, au début des années 1990. Son patron d’alors, Bruce Rappaport, est un nom célèbre et non moins sulfureux dans le milieu du négoce. Sous ses ordres, Torbjörn Törnqvist s’est surtout occupé de la raffinerie du groupe à Anvers, une raffinerie qu’il finira d’ailleurs par racheter en 2012. «Il la connaissait par cœur, se souvient un trader l’ayant côtoyé à l’époque. Tout comme le raffinage qu’il maîtrisait sur le bout des doigts.»

Le Suédois gagne bien sa vie, même si on est encore très loin des milliards d’aujourd’hui. Mais en 1995, il plaque tout et part pour l’Estonie où transite une grande partie du pétrole russe. Personne ne sait si c’est là-bas qu’il rencontre Gennady Timchenko, lui aussi actif dans le secteur depuis une dizaine d’années, ou si les deux hommes se connaissaient déjà. Toujours est-il qu’ils s’allient dès 1997 et fondent Gunvor trois ans plus tard.

En 2002, la société s’installe à Genève. Les deux associés achètent des maisons l’une en face de l’autre sur la rampe de Cologny. On raconte que les décisions stratégiques se prennent alors le plus souvent sur le court de tennis souterrain de la maison de Timchenko. La rumeur veut même qu’un Hawk-Eye, une technologie d’habitude réservée aux professionnels qui permet de visualiser la balle au ralenti, y ait été installé pour éviter tout contentieux.

Car les deux hommes sont des compétiteurs. Outre le tennis, ils vouent une passion commune pour le hockey. Gunvor est même l’un des principaux partenaires du Genève Servette HC depuis 2011. Avant une blessure, Torbjörn Törnqvist participait aux matchs des Vétérans les lundis soir. «Quand on s’est rencontré il n’avait plus joué depuis longtemps mais il a vite retrouvé un bon niveau et le plaisir d’être sur la glace, précise le président du club Hugh Quennec. C’est un compétiteur déterminé, il aime les challenges et il a un bon sens du but.»

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Désormais, Torbjörn se contente d’aller aux matchs en famille ou avec des clients, en VIP. «Il s’intéresse beaucoup à la composition de l’équipe et aux joueurs, poursuit Hugh Quennec. Il aime discuter avec Chris McSorley, l’entraîneur, ou les joueurs suédois avant match.»

Sa grande passion, lui qui monte quand il le peut dans son chalet de Verbier ou qui se rend parfois au travail à vélo, reste la voile. S’il a commencé à naviguer très jeune, il s’est lancé dans la compétition il y a une dizaine d’années seulement en créant sa propre équipe Artemis Racing. En mer, il régate dans la catégorie RC44 qui met aux prises de (très) riches propriétaires. «C’est un passionné, explique un marin genevois, et même s’il travaille beaucoup il arrive toujours à se libérer 5 semaines par an pour participer aux régates.»

Sur le lac, le Suédois s’était offert un D35 avec lequel il affrontait les bateaux d’Ernesto Bertarelli ou du banquier Guy de Picciotto. «C’était ses débuts en multicoques, se souvient un amateur de voile. Mais il avait déjà une grosse équipe ce qui lui a permis de figurer de suite en milieu de classement.» Après notamment deux participations au Bol d’Or, il a dû revendre son bateau qui voguerait désormais sur un lac en Hongrie. «Son équipe étant basée à San Francisco, c’était devenu de plus en plus difficile de les faire venir pour deux jours de course sur le Léman», résume le marin.

Car depuis longtemps Torbjörn Törnqvist n’a qu’un seul rêve en tête, la Coupe de l’America. Il n’a pas hésité à dépenser des centaines de millions de dollars pour ramener le trophée chez lui, en Suède. «C’est un hobby qui coûte cher, très cher», confirme un observateur.

Sa première participation à l’épreuve, en 2013, a toutefois viré au drame avec la mort d’un membre de l’équipage à l’entrainement. Très fier de ses origines – il est notamment consul honoraire de Suède à Genève – TT n’a pas laissé tomber et sera au départ de l’édition 2017 aux Bermudes. Avec, on s’en doute, l’une des meilleures équipes qui soit, dont le skipper australien Nathan Outteridge, champion olympique à Londres.

En cas de victoire, Torbjörn Törnqvist donnera probablement de nombreuses interviews. Mais pour parler de sa passion plutôt que du pétrole.


1953 Naissance à Solna, dans la banlieue de Stockholm.

1977 Après des études en économie, il décroche un stage chez BP.

2000 Il fonde Gunvor avec Gennady Timchenko.

2002 Gunvor et ses deux fondateurs s’installent à Genève.

Mars 2014 Il rachète en urgence les parts de son associé et devient
le seul actionnaire majoritaire de Gunvor avec 78% des parts.
Il prévoit de descendre à 70% d’ici à fin 2016.

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