D’abord, la bonne nouvelle. Peut-être la seule suite à l’annonce de la énième restructuration de l’entreprise Tornos à Moutier (BE) et à La Chaux-de-Fonds (NE). En dépit de ce plan drastique de réduction, le fabricant de machines-outils ne va pas disparaître. C’est du moins l’intime conviction du syndicaliste Pierluigi Fedele et du maire de Moutier, Maxime Zuber (lire ci-dessous). «Sans ces mesures, la société ne survivrait pas», a indiqué au Temps Michael Hauser, patron de la société.

Ensuite les mauvaises. Des sources internes et externes dressent un tableau assez critique de l’entreprise emblématique de la région, qui a employé jusqu’à 3000 personnes à son apogée. D’abord, ces coupes, ainsi que l’allègement des structures de direction, ne permettront pas forcément à elles seules d’atteindre les 30 à 35 millions de francs par an que la société prévôtoise se doit d’économiser pour abaisser de manière durable et pérenne son seuil de rentabilité. D’autres décisions pourraient suivre.

Comment le numéro un mondial des tours automatiques et des centres d’usinage en est-il arrivé là? Pourquoi cette nouvelle épreuve économique et sociale pour les employés et les familles directement touchés, qui, pour beaucoup, ont déjà connu une ou plusieurs autres crises chez Tornos? Les personnes interrogées par Le Temps évoquent plusieurs bévues, voire erreurs, stratégiques, qui remontent en fait pour la plupart à la récession économique de 2008-2009. C’est à ce moment-là qu’il aurait fallu tailler dans le vif, réduire les capacités de production, abaisser les coûts. Or, rien de tel. C’est l’option du recours intensif au chômage partiel qui a été privilégiée. Du coup, le management a unanimement été loué pour n’avoir pas licencié massivement. Les observateurs, la presse en tête, affirmaient alors que Tornos, dont la valeur boursière s’est étiolée de 93% en douze ans, n’avait jamais géré une crise de manière aussi professionnelle, intelligente et élégante. On parlait de grande réussite sociale et économique.

Mais ce qui était inévitable alors est devenu aujourd’hui impératif. «On n’a fait que repousser l’échéance. Bref, on a perdu trois ans», déplore un employé. D’autres entreprises, comme Georg Fischer, Feintool, Starrag Heckert ou AgieCharmilles avaient réagi aux changements de paradigme, ceux d’un déplacement du marché vers l’Asie et de cycles conjoncturels devenus beaucoup plus brefs et de forte amplitude. Sans parler de la crise qui s’enracine dans certaines régions. Dans la foulée, ces entreprises ont pris des mesures, parfois draconiennes. Elles ont répondu à cette nouvelle réalité économique par une présence accrue dans les pays émergents, des partenariats ou des acquisitions en Asie et l’implantation d’une partie de leurs capacités de production. Aujour­d’hui, elles génèrent 40 à 50% de leurs ventes en Asie. Tornos seulement 28%. «Nous avons raté le virage chinois», confesse un ancien cadre. Pour preuve, le marché thaïlandais pèse davantage que l’Empire du Milieu pour Tornos. Faute avouée à moitié pardonnée, mais la rectifier prendra du temps.

Une autre source apporte un nouvel élément: «La direction s’est toujours montrée très optimiste. Les banquiers diraient bullish. Pourtant, en deux ans, en 2009 et 2010, la société a essuyé des pertes de près de 50 millions de francs. Ce qui aurait dû déboucher sur une remise en question.» A cela s’ajoutent de nombreux changements intervenus dans les plus hautes fonctions qui n’ont pas facilité la situation. La société avait aussi modifié son offre de produits, «initiant un mouvement vers des machines accessibles au niveau du prix et plus simples d’utilisation». Mais, pour l’heure, elles n’ont pas permis de compenser l’érosion du haut de gamme, notamment liée aux récentes fluctuations conjoncturelles. La force persistante du franc et la santé cacochyme de certains marchés du sud de l’Europe, dont le poids est important dans les comptes de Tornos, ont accéléré la péjoration.

La direction a donc décidé de prendre le taureau par les cornes, sans en donner toutefois les détails concrets. Elle mise sur une internationalisation accrue de ses activités, une flexibilité renforcée, une croissance par l’innovation ou des revenus plus importants liés à l’activité des services. Le management donnera davantage de détails à la mi-octobre.

«On n’a fait que repousser l’échéance. Bref, on a perdu trois ans», déplore un employé