Un an après le putsch du 1er février 2021 qui a renversé Aung San Suu Kyi et mis fin à une parenthèse démocratique de 10 ans, la Birmanie reste plongée dans le chaos. Mais les entreprises étrangères ayant quitté le pays restent rares malgré l’appel des ONG face à la répression sanglante de la contestation et les avertissements d’analystes qui évoquent un environnement «toxique» pour les investissements.

«Le contexte qui ne cesse de se dégrader au Myanmar, en matière de droits humains […] nous a conduits à réévaluer la situation et ne permet plus à TotalEnergies d’apporter une contribution positive suffisante dans ce pays», a expliqué le groupe français dans un communiqué.

Chevron lui a emboîté le pas: «Nous avons réévalué notre intérêt pour le projet de gaz naturel de Yadana afin de permettre une transition planifiée et ordonnée qui conduira à un retrait du pays», a déclaré un porte-parole de la major américaine, Cameron Van Ast.

Retrait effectif dans six mois

Le processus de retrait «prévu aux contrats du champ de Yadana et de la société de transport MGTC au Myanmar» a été initié «sans aucune contrepartie financière pour TotalEnergies», a précisé le géant français, implanté depuis 1992 dans le pays dans le seul secteur du gaz où il emploie plus de 200 personnes. Le retrait sera effectif dans six mois et les intérêts de TotalEnergies et les opérations du champ seront répartis entre les partenaires restant.

TotalEnergies est partenaire (31,24%) et opérateur du champ de Yadana (blocs M5 et M6) aux côtés des Américains Unocal-Chevron (28,26%), de PTTEP (25,5%), filiale de la société nationale d’énergie thaïlandaise, et de la société d’Etat birmane MOGE (15%), contrôlée par l’armée.

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Cette décision «reflète à quel point la Birmanie est devenue toxique comme environnement pour investir», a commenté auprès de l’AFP Richard Horsey, de l’International Crisis Group. Mais l’absence de compensation financière pour le groupe français implique que «les autres partenaires, dont le régime, auront une rentrée d’argent sous la forme d’une part plus importante dans le projet», met-il en garde. Le «gouvernement fantôme» formé en réaction au coup d’Etat a salué «un message fort envoyé aux militaires».

«Couper les revenus économiques de la junte est primordial pour détruire le régime. D’autres entreprises doivent suivre l’exemple de Total», a déclaré sa ministre chargée des Femmes et de la Jeunesse Naw Susanna Hla Hla Soe.

Activités suspendues

Quelques rares entreprises étrangères avaient déjà plié bagage, dont le groupe de télécoms norvégien Telenor et le producteur français d’énergies renouvelables Voltalia. D’autres, comme EDF, avaient suspendu leur activité ou leurs commandes (H&M, Benetton).

TotalEnergies avait déjà mis fin au projet de développement d’un nouveau gisement, arrêté ses campagnes de forage et suspendu des versements aux actionnaires d’un gazoduc, dont une entreprise contrôlée par l’armée birmane. Le groupe français avait versé environ 230 millions de dollars aux autorités birmanes en 2019, puis environ 176 millions en 2020, sous forme de taxes et «droits à la production».

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Le champ de Yadana produit environ 6 milliards de mètres cubes par an de gaz, dont 70% environ est exporté en Thaïlande et 30% fourni à la société birmane MOGE pour le marché domestique.

Une annonce «significative»

TotalEnergies invoquait jusque-là l’impossibilité de «priver les Birmans et les Thaïlandais d’électricité» et s’était engagé en contrepartie des taxes versées à l’Etat birman à financer des ONG de défense des droits humains dans le pays pour le même montant.

Dans une lettre adressée plus tôt cette semaine à Human Rights Watch, le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné a affirmé qu’il «n’existe aucune flux financier entre TotalEnergies et MOGE». «Le gaz domestique est livré à MOGE et enregistré comme payé «en nature» par TotalEnergies et fait l’objet d’une compensation sur les revenus export», a-t-il expliqué.

Vendredi, Manny Maung, chercheuse pour Human Rights Watch, a salué une annonce «significative», ajoutant que les gouvernements étrangers n’auront «plus d’excuse pour retarder l’imposition de sanctions ciblées sur des entités gazières et pétrolières du pays».

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